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Cannes 2013. Jour 1.
par Jacques Kermabon, 2013-05-16

Dans le train pour Cannes, j'ai lu Libération, largement consacré à l'événement qui va nous occuper une bonne douzaine de jours. Un journaliste y regrettait sans le regretter que le président Steven Spielberg ait refusé d'accorder un entretien au quotidien et rapportait que lorsque Thierry Frémaux a évoqué sur quelles bases le réalisateur des Aventuriers de l'Arche perdue pouvait être invité, ce dernier a répondu qu'il s'occupait de tout. Et comme le délégué général insistait lui rappelant que le festival payait voyage et séjour aux membres du jury, Spielberg a ajouté que la somme nécessaire aurait dépassé leurs moyens.

Frémaux avait évoqué l'anecdote le matin même sur France Inter, au cours d'une matinale en direct de La Croisette. Pendant le marathon du festival, à cette heure, nous serons chaque jour en route pour la première projection du matin, celle de 8H30. Dans cette matinale, il y avait une interview avec Spielberg. Occupé a autre chose, je l'ai manquée. On doit pouvoir la podcaster. J'ai par contre entendu Daniel Auteuil raconter le premier repas que les jurés ont passé ensemble la veille du festival. L'enchaînement des plats déclinait un certain nombre de titres réalisés par leur président. Ils ont ainsi mangé du requin en souvenir des Dents de la mer. Cette information est confirmée dans le magazine du Monde distribué avec le sac du festival. Le chef des cuisines du Martinez y conte son menu, clos par un dessert, « une sphère éclairée par-dessous, qui ressemble à une soucoupe volante. » Vous reprendrez bien un morceau d'E.T.?

François Ozon participait aussi à cette matinale. J'ai éteint la radio quand il a commencé à parler de son film. Sans doute est-ce en partie un enfantillage, mais un des plaisirs de Cannes est d'entrer dans la salle sans rien savoir du film. La lumière s'éteint, l'écran s'ouvre sur les marches de verre enveloppées de rouge qui sortent de la mer pour atteindre les étoiles sur l'air du carnaval des animaux. J'ai eu juste le temps d'entendre Ozon dire que Jeune et jolie avait pour personnage principal une jeune fille qui se prostituait dans un réseau d'escortes. Ce pourrait être sous l'effet de la crise, par goût de la transgression, pour flirter avec les limites de la légalité. Ces motifs semblent traverser nombre de films présentés. À l'ouverture de la Semaine de la critique, Katell Quillévéré décrit dans Suzanne comment une jeune fille tente de sortir de sa condition sociale en empruntant le chemin du banditisme. C'est aussi sur fond de crise que le désordre et l'arbitraire règnent sur la famille mexicaine de Heli, d'Amat Escalante, premier film de la compétition. Plus aucun pouvoir ne tient, des milices paramilitaires règnent par la terreur, des policiers brûlent de la cocaïne sur la place publique avant d'être décapités en représailles par des narco trafiquants, un apprenti « policier » entraîné sous la houlette d'un expert américain pour participer à ces milices volent de la drogue, la police est au mieux impuissante, au pire corrompue. Le court roman de Kleist, Michael Kohlhass, adapté par Arnaud des Pallières, met en scène un homme d'honneur victime des pseudo lois d'un seigneurs qui, n'arrivant pas à obtenir justice, décide d'inventer la sienne. L'histoire se déroule en des temps anciens.

Un certain regard ouvre aussi avec une réalisatrice, Sofia Coppola, qui, dans The Bling Ring, adapte un fait divers survenu à Los Angeles : des adolescents s'introduisent dans des villas de star pour les piller. Tous issus de familles « normales », ils ne volent pas pour l'argent même si les sommes récoltées leur permettent de mener grand train et de s'habiller avec ces marques de luxe qui les fascinent. On finit par ne plus savoir, au milieu de la lassitude qui nous gagne à suivre ces vols à répétition, si le film penche vers un point de vue amusé à l'égard de toute ces vanités ou si, au contraire, il contribue au rayonnement de ces marques. Est-ce cela qu'on appelle « jouer sur les deux tableaux » ? On retrouvera des adolescents qui s'approprient des villas vides pour y faire la fête dans Les Apaches, de Thierry de Peretti (Quinzaine des réalisateurs), lui aussi adapté d'un fait divers, en Corse, mais qui vire au drame glaçant.

Si l'héroïne de Jeune et jolie accumule des sommes coquettes avec ses passes de luxe, elle ne semble pas préoccupée de dépenser son argent caché dans une petite pochette sous une pile de vêtement. Là aussi, une famille ordinaire – une mère, un beau-père –, assez fortunée, ne voit rien de la double vie que mène celle qui vient de fêter ses dix-sept ans. Il est de bon ton de ne pas aimer Ozon. Trop de succès, trop de facilité à enchaîner les films, une apparence trop lisse. Telle est d'ailleurs une des questions que le film se plaît à soulever. Que se passe-t-il derrière ces vies rangées, quels désirs et pensées secrètes assaillent ces hommes et femmes apparemment policés? Ozon n'insiste pas, le film ne fait que suggérer, au passage, ces petits abîmes.

La force et la réussite du film d'Ozon tient à sa façon de laisser planer le doute sur ce qui pousse cette jeune fille à ce type de prostitution de luxe où parfois, dans les rapports tarifés - « ils sont plus clairs » avance-t-elle un moment – s'immisce du plaisir et de l'affect. Il montre aussi la fascination mêlée de peur qu'inspirent de telles pratiques, la sorte d'addiction qu'elles peuvent provoquer sans qu'on puisse savoir s'il est possible d'en revenir, de trouver un équilibre sentimental et sexuel dans une relation « normale ».

Le Festival est bien engagé.

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