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Robert Lévesque
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Le capitan, le cave et le pacha
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par Robert Lévesque, 2013-09-05

    Qu’est-ce qu’on sert au Français moyen le soir au fond des petits écrans ? Des films français pardi ! En quantité. La lecture du palmarès des vingt films le plus souvent montrés à la télévision de l’Hexagone (18 français, 2 italiens) est instructive quant au goût cinématographique de nos cousins du vieux pays où Rimbaud est mort… On voit qu’ils aiment le navet et ne se gênent pas pour en reprendre, à condition qu’il y ait de l’action dans le légume ou qu’il soit drôle en bouche…, bref que le serveur soit costaud ou rigolo.

    Numéro un, le plat le plus servi, Le Capitan d’André Hunebelle avec Marais et Bourvil. Pas Le Capitan de Robert Vernay tourné en 1946 avec Jean Pâqui et Pierre Renoir, celui de 1960. Il ne faut pas servir du trop vieux rata, tout de même. Ce Hunebelle, c’est la cape et l’épée rafraîchies il y a cinquante-trois ans.

    Il ne faut pas s’étonner de trouver Delon dans la seconde assiette, pas du Delon à l’italienne, viscontisé ou antonionisé, non, du Delon maison dans La Tulipe noire de Christian-Jaque, cru 1964. Encore un justicier des siècles derniers. Après le capitan du temps du jeune Louis XIII, voilà le détrousseur de nobles aux marches de la Révolution qui fera copain-copain avec les sans-culottes…

    Comme le justicier, le truand aussi fait saliver la France assise au salon. En troisième position, Ne nous fâchons pas de Georges Lautner avec Lino Ventura, truand s’il en est, mais à son meilleur cas de figure, le truand rangé des voitures qui revient dans le trafic. Côte d’azur 1965. Un Ventura qui, après le règlement de comptes, règle ses pas sur ceux de Mireille Darc qui s’appelle Églantine durant cent minutes…

    Vient ensuite Ali Baba et les quarante voleurs : du Fernandel pour ceux qui aiment la viande chevaline et les Français semblent nombreux à s’en taper. Là encore un type qui pourchasse le vilain et qui aime une mouquère, mais ce n’est sûrement pas pour l’oubliée Samia Gamal, toute belle esclave qu’elle soit, que le Français moyen crie sésame à son téléviseur ! Notons avec un brin de tristesse que celui qui signe ce navet sorti de terre en 1954 est Jacques Becker qui peut faire mieux, qui a fait mieux…, qui a fait Casque d’or deux ans auparavant.

    Puis vient un premier De Funès, en cinquième plat, cru 1966, celui du Grand restaurant de Jacques Besnard, un cuistot à qui je ne donnerais pas une étoile mais, que voulez-vous, c’est Louis de Funès en monsieur Septime qui tient table sur les Champs, obséquieux à souhait pour le client, vilain à souhait pour les effectifs, il y a de la grimace tout le long du repas, en amuse-gueule, en entrée, en gelée, en entremets, en salade et en flan.

    Numéro 6, un film de quelqu’un qui n’est pas cinéaste et à peine romancier, Philippe Labro qui, parce qu’il est allé se faire voir aux États-Unis se prend pour un Américain de l’avenue du Président-Wilson et c’est ainsi qu’en 1972, tel Orson Welles (alors qu’au mieux il serait un sous-Verneuil), il tourne une histoire d’empire de presse sous le titre L’Héritier avec Belmondo. Bebel en Kane de Paname, qui se fait flinguer par les hommes de main de son beau-père… Belmondo meurt, ouais, mais pas sous les yeux de Jean Seberg…

    Suit un premier service italien, Il mio nome è Nessuno mieux connu sous le titre Mon nom est personne et c’est assez innommable en effet ce film de 1972 signé Tonino Valeri. Western à l’italienne où Henry Fonda sert de poivron sur des pâtes trop cuites.

    On passe à Pinot, simple flic (1984) où le bon Jugnot dirige le bon Jugnot dans le rôle du bon Pinot, un brave perdreau de proximité qui va aider une pauvre fille accro à l’héro… À vot’bon cœur, m’sieurs-dames…, avec Gérard, on glandouille assuré, ça fatigue pas le ciboulot.

    Et Gabin vint. On le fait attendre celui-là qui arrive en neuvième service, mais il ne quittera presque plus la table. C’est d’abord Le Cave se rebiffe, Gabin 1961, scénario Albert Simonin, dialogues Michel Audiard (ça aide beaucoup), une affaire de faux billets et encore le coup du truand retiré des affaires qui réussit le grand coup ; dans cette soupe brassée par Gilles Grangier des légumes se savourent encore, Bernard Blier, Françoise Rosay, le vieux Balpêtré, Ginette Leclerc et Martine Carol à cinq ans de son suicide… Autre Gabin, Le Clan des siciliens, 1969, encore chef de bande, mais cette fois dans les bijoux et qui, pour une affaire de femme, va tuer sans état d’âme Delon et Irina Demick (vous vous souvenez d’Irina Demick ? Elle a débuté dans Le Jour le plus long, mais sa carrière n’a pas duré dix ans).

    Les autres Gabin du top vingt sont Le Pacha et, tout de même, La traversée de Paris. Dans le premier, il est commissaire, mais s’invite dans une affaire de hold-up ; dans le second, il est peintre, mais s’invite dans le marché noir. Du Lautner de 1968, rien à dire de bon, sauf qu’on y voit le minois de Dany Carrel. Du Autant-Lara (un type qui, lorsqu’il meurt en 2000, est copain comme cochon avec Le Pen), eh bien il se dégage une atmosphère, oui, une atmosphère, je le revois avec plaisir ce film de 1956, deux hommes et quatre valises bourrées de viande, du cochon de marché noir et c’est l’Occupation dans l’œil. Faut dire qu’Aurenche et Bost ont bâti leur scénario sur du sûr, un récit de Marcel Aymé, le pote de Céline.

    Enfin, on trouve aussi Deux heures moins le quart avant Jésus-Christ, une rigolade de Jean Yanne qui s’est pris pour Mel Brooks en se mêlant les pinceaux entre du mi-Astérix et du mi-Monty Python, en se foutant de tout le monde avec Coluche et Darry Cowl, et puis il y a Pouic-Pouic avec De Funès 1963 et La Zizanie avec De Funès 1978, puis Un génie, deux associés, une cloche de Damiano Damiani avec Robert Charlebois en Locomotive Bill…

    Deux films sauvent l’honneur cinéphilique d’une France livrée aux faiseurs et farceurs et alimentée de justiciers et de truands : Les Enfants du paradis de Carné (13e place), L’Armée des ombres de Melville (20e place). Sans ces enfants, et ces ombres, le crime collectif de lèse-cinéma serait parfait.

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Commentaires

Jean-Pierre Sirois-Trahan 06-09-13 15h39
Il y a quand même du bon à sauver du Pacha: la musique somptueuse de Gainsbourg (qui fait une apparition dandy dans le film). Truffaut a fourbi la politique des auteurs en prenant la défense de Ali Baba de Becker, malgré le ratage. Il trouvait également que La Traversée de Paris était une réussite totale (lui qui n'aimait pas Autant-Lara, qui lui rendait bien).

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