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Le regard de Rock Hudson
par Bruno Dequen, 2013-09-10

De tous les blogues créés sur notre nouveau site, 1+1 est probablement le plus mystérieux pour l’instant. En effet, contrairement aux autres sections conçues selon une logique thématique, cet espace est né d’un désir de pouvoir élargir les perspectives de nos textes afin de rendre compte des différentes expériences, sensations et réflexions que le cinéma peut générer sans nécessairement tomber dans le compte-rendu ou la critique individuelle. 1+1 cherchera à diversifier les approches et à tisser des liens entre les œuvres. Les textes personnels et obliques sont donc les bienvenus, tout comme les commentaires !

La toujours fiable maison d’édition Criterion nous donne l’occasion de démarrer ce blogue. En éditant récemment Seconds, le drame psychologique paranoïaque culte réalisé par John Frankenheimer en 1966, ils poursuivent non seulement un travail de redécouverte indispensable des films américains les plus originaux des années 1960-70 (après Two-Lane Blacktop et Medium Cool plus tôt cette année), mais ils proposent en outre un des films les plus sombres et fascinants jamais réalisés autour de la figure d’une star.

Seconds décrit le destin tragique d’Arthur Hamilton (John Randolph), un riche banquier apathique dans la cinquantaine, à qui une mystérieuse firme propose de changer de vie. Littéralement. Hésitant, il finit par accepter en réalisant que sa vie de couple est inexistante, que son travail bien rémunéré ne représente rien pour lui, et que sa propre fille lui est étrangère. Après d’intenses opérations esthétiques, il devient Antiochus Wilson (Rock Hudson), un peintre célibataire vivant sur la côte californienne. Au-delà des changements corporels, la firme s’est occupée de tout, du faux décès d’Hamilton aux diplômes imaginaires de Wilson. Or, malgré toutes les possibilités qui s’ouvrent à lui, et le fait qu’il possède désormais un corps plus jeune et désirable, Wilson ne parviendra jamais à changer de vie. Derrière le bellâtre Wilson demeure le dépressif et spirituellement mort Hamilton. Il n’y a pas de seconde vie dans cette œuvre cauchemardesque qui met en pièce l’idée même de rêve américain.

S’il est possible d’aborder un tel film sous de multiples angles, c’est une scène spécifique du film qui a motivé l’écriture de ce texte. Alors qu’il semble avoir réussi à refaire sa vie, en s’engageant notamment dans une relation amoureuse, Wilson se fait traiter par sa nouvelle flamme de « dirty old man ». En une seconde, le visage de Wilson change brutalement, et son regard trahit une amertume sans fond. Au-delà de la justesse de la performance d’acteur (Rock Hudson est extraordinaire dans ce film), il s’agit là d’un moment bouleversant parce qu’il transcende le film. Il semble tout d’un coup évident que seul Hudson pouvait interpréter ce rôle. La détresse profonde de ce regard prisonnier d’un corps étranger n’est plus seulement celle de Wilson, mais celle de ce symbole de la masculinité forte et classique enfermé malgré lui dans un placard dont il ne sortira jamais. Si cette scène est l’un des plus grands moments du cinéma américain, c’est parce qu’elle semble à posteriori mettre à nu le grand Rock Hudson.

Les grandes performances de star débordent toujours des films dans lesquels elles apparaissent. Véritables réservoirs sans fin de liens intertextuels, la moindre apparition d’une star génère nécessairement chez le spectateur de multiples interprétations selon sa connaissance des rôles interprétés précédemment, des potins sur sa vie privée, etc. Et le génie de certains cinéastes (et de leurs stars) est d’être capables d’utiliser cette mine d’or d’informations pour produire des effets dévastateurs. Bien sûr, il y a le traditionnel contre-emploi, dont l’un des exemples les plus  marquants fut Henry Fonda dans Once Upon a Time in the West. Mais une autre stratégie, beaucoup plus difficile à accomplir, est de bâtir le personnage et la performance autour de l’idée de révélation. Atteindre ce stade que seul le cinéma peut produire où fiction et réalité semblent se confondre dans un moment de confusion vertigineux. Seules les stars, ces constructions hautement artificielles, peuvent ainsi construire leur performance sur l’idée même qu’il y aurait un moment de vérité. Que de véritables émotions puissent soudainement jaillir derrière la façade. C’est précisément ce qui se passe avec Hudson dans Seconds. C’est ce que Bertolucci a réussi à accomplir avec Brando dans Le Dernier tango à Paris. Et c’est la principale source du génie de Paul Thomas Anderson dans sa direction d’acteur.

De la scène de l’entrevue de Magnolia, dans laquelle le trop dynamique Tom Cruise devient subitement un monstre de mutisme blessé,  aux sessions de thérapie troublantes entre Joaquin Phoenix et Philip Seymour Hoffman dans The Master dans lesquelles Phoenix semble laisser libre court à toutes ses névroses, Anderson fait preuve d’une connaissance extraordinaire des multiples sens que projettent – malgré eux parfois – les stars. C’est précisément parce que le Tom Cruise publique a toujours semblé être une figure artificielle que sa colère dans Magnolia sonne si juste. De même, si la performance de Phoenix dans The Master trouble plus que celle – tout aussi géniale d’un pur point de vue de jeu d’acteur – de Day-Lewis dans There Will Be Blood, c’est en partie le résultat du comportement imprévisible de l’acteur sur et hors de l’écran. Dans tous ces films, nous avons l’impression d’avoir un accès, aussi bref puisse-t-il être parfois, à une vérité profonde déchirant littéralement le filtre de la fiction. Bien entendu, tout se passe ici dans le regard du spectateur. Mais les grands cinéastes savent bien qu’1 star + 1 spectateur, ça peut souvent faire bien plus que 2 !

 

La bande-annonce de Seconds :

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