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Cinéma québécois
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Sur Michel Brault
par Pierre Magny, 2013-10-06

    -“Si jamais t’as envie de faire le tour du monde avec moi, … Penses-y, le tour du monde pendant un an, on a carte blanche… Alors si ça t’intéresses…”

    C’est par cet irrésistible appel au large, au plus lumineux des voyages que j’ai eu le privilège de côtoyer Michel Brault.

    C’était en 1985… La compagnie Imax avait judicieusement choisi Michel pour réaliser un documentaire en omnimax sur les moyens de transport dans le monde en vue de l’exposition universelle de Vancouver de 1986. Et la carte blanche consistait à tourner tout ce qui vole, tout ce qui roule et tout ce qui flotte un peu partout sur les cinq continents.

    J’avais connu Michel l’année précédente sur Louisiane, un long métrage de Philippe de Broca tourné dans les bayous du Mississippi et à Paris. Il était le directeur de la photographie, j’étais le premier assistant à la réalisation. Il fallait voir ce génie de la lumière et de l’image se prêter divinement à la mise en scène d’un Philippe de Broca ébloui par sa manière de peindre la Louisiane comme l’aurait fait Renoir ou Degas. Pendant 83 jours de tournage, pas un seul jour sans que Michel n’arrive sur le plateau avec une nouvelle idée, comme s’il avait cet irrésistible besoin de réinventer la prise de vue à chaque plan. Il était essoufflant à suivre tant il courait sur le plateau pour capter la quintessence de la lumière et la beauté des paysages. Sa quête inlassable du sublime ne lui permettait jamais de reprendre son souffle, lui qui était le plus âgé de nous tous.

    A cette époque, Michel avait déjà emporté un prix de la mise en scène au festival de Cannes pour son chef d’oeuvre Les Ordres, honneur qui avait toujours échappé à de Broca malgré une trentaine de long-métrages. De Broca avait vite saisi qu’il avait affaire à un pur sang qu’il devait laisser libre de s’exprimer, un alchimiste de la pellicule, un génial touche-à-tout qui n’avait aucune convention de l’image et à un géant du cinéma à l’instinct infaillible comme il n’en avait jamais croisé auparavant. Le respect que se vouaient ces deux hommes et la complicité qu’ils ont réussi à établir étaient en soi une vraie leçon de cinéma.

    Quand nous avons terminé le tournage en Louisiane, Michel et moi sommes partis à Paris pour les dernières séquences du film où nous devions reconstituer certaines scènes de la Commune de Paris dans la cour du Louvre ainsi qu’une grande scène de bal dans le grand salon de l’Opéra Garnier. Sa visite rapide des lieux m’avait étonné. Je pensais qu’il allait passer des heures à l’Opéra à jauger le défi d’éclairage qui l’attendait. C’était plutôt le Bazar de l’hôtel de ville qui l’intéressait et je le vois encore arpenter le rayon des ampoules électriques où il avait en tête de se procurer des guirlandes de Noël et un ramassis d’ampoules à baionnette dont il était seul à connaitre l’existence. Et le soir venu, dans sa chambre de l’hôtel Raphaël, tel un druide apprêtant sa potion magique, il concoctait sa lumière. Dans leurs camions remplis à craquer de projecteurs, il faut imaginer la tête ahurie des éclairagistes français quand Michel leur a apporté un sac contenant son bric à brac de lumières de Noël, leur annonçant que c’était tout ce dont il avait besoin. Cette nuit là, sous les yeux éblouis de Philippe de Broca et des mille techniciens et figurants, comme jamais dans son histoire, l’Opéra de Paris s’est mis à scintiller de mille feux. C’était sa manière, c’était son art, c’était sa passion.  Et pour rappel, quinze ans plus tard, c’est sous le coup de minuit de l’an 2000 que la tour Eiffel s’illuminait à son tour de guirlandes. Et ce encore aujourd’hui, exactement à la manière de Michel Brault.

    Pour cette aventure Imax autour du monde, il avait mis carte sur table: à lui la technique et la réalisation, à moi la logistique et la direction de production. Mais la plus belle carte, c’était celle qu’il avait épinglée sur le mur: une mappemonde avec tous les pays qu’il tenait à visiter.

    Le sujet permettait mille rêveries, les moyens de transport à travers le monde et les âges, et Michel avait déjà sa liste d’incontournables: la marche à pied sur la via Appia à Rome, les gondoles à Venise, les bicyclettes en Chine, le TGV en France, les traîneaux à chiens dans le grand nord, les tramways et les pousses-pousses à Hong Kong, le métro de Tokyo, l’aéroglisseur en Angleterre, le Concorde à Roissy, la navette spatiale aux Etats-Unis, et ainsi de suite jusqu’au vertige. Dans tous ces lieux à visiter, il ne lui manquait qu’un voyage à la Lune…

    Michel avait tant filmé l’âme et l’univers des hommes, cette fois il s’attaquait avec passion au génie créatif de l’homme à se mouvoir dans son univers. C’était le plus fabuleux projet documentaire qui se puisse rêver.

    Mais il lui fallait avant tout dompter une bête, cette caméra Imax que peu de cinéastes connaissaient à l’époque et qu’il disait devoir s’approprier. Dès lors, c’est avec l’aide de son fils Sylvain qu’il a entrepris d’ausculter tous ses mystères, tous ses battements, tous ses roulements et déroulements pour arriver à percer tous ses secrets. Comme un enfant devant sa boîte de Lego.

    Aucun d’entre nous n’avait sa curiosité pour la manière de peindre le monde, aucun d’entre nous n’avait ses connaissances de la lumière, ses dons, son aisance à déterminer qu’avec telle focale, à telle heure et à telle exposition, ce champ de blé ou cette banquise de glace allait devenir une oeuvre d’art. Nous savions tous que nous allions accompagner un être d’exception et vivre le plus beau des voyages.

    Son équipe est en place – Sylvain Brault à la caméra, Dominique Chartrand au son, Emmanuel Lépine à la machinerie, sa fille Anouk et moi à la production, nous partons pour une aventure qui allait nous unir pendant 200 jours.  

    Voir Venise avec Michel, sa splendeur et ses lumières à travers le regard d’un prodige, la cité des Doges devient alors une féérie qu’il orchestre à la manière d’une peinture de Canaletto. Son idée était lumineuse, réunir une douzaine de gondoliers et les faire pagayer sous le pont du Rialto. La beauté du jeu des ombres de ce plan était divine, il fallait voir ça un jour, ensuite on pouvait mourir.  

    Puis Rome, la via Appia, la première avenue du monde où Michel voulait illustrer la marche de l’humanité.

    Puis le transport par ânes dans les montagnes de Toscane. Ce jour là, nos trois bourriques qui refusaient d’avancer avaient croisé en Michel plus têtu qu’elles. Sublime Italie, Michel nous l’a fait voir comme l’aurait fait Michel-Ange.

    Puis le TGV en France. La SNCF nous avait alloué une rame toute neuve, à nous d’en disposer à notre guise sur le trajet Paris-Colmar. Il fallait voir Michel donner le signal et filmer ce monstre d’acier filer à 360 km à l’heure avec cette énorme caméra Imax greffée sur son nez. Personne n’avait osé ça avant lui.

    Puis la ville Lumière.  Avec une telle appellation, Paris et Michel étaient destinés à s’éprendre. C’est ainsi qu’il lui est venu l’idée de filmer la belle du haut des airs malgré l’interdiction formelle de la survoler, à plus forte raison avec cette gigantesque caméra Imax attachée au ventre d’un hélicoptère. Mais rien n’arrêtait Michel et à force de ruse et d’insistance, on y parvient malgré les furieuses protestations d’un Alain Delon à qui on avait refusé cette même permission pour une publicité de son parfum. Voila donc Michel, tel l’oiseau enchanteur, survolant les splendeurs de Paris, la montrant.

    Puis la Chine, à Beijing, place Tien’anmen, où Michel voulait montrer les Chinois qui se déplacent à bicyclette. Ce matin-là, contenus par des dizaines  de policiers, ils sont des dizaines de milliers de cyclistes à attendre en ligne que les premiers rayons de soleil viennent précisément châtoyer sur telle tourelle de l’enceinte de la cité interdite pour que Michel donne enfin le signal d’y aller. Et ce devant le gigantesque portrait de Mao Tsé Toung qui devait se demander quel est cet illuminé qui empêche tous ces gens d’aller travailler. Mais il a dû se raviser quand il a vu la nuée la plus dense de cyclistes imaginable se mettre en branle, rouler devant lui et le saluer au passage. A la fin de la journée, je vois encore Michel s’excuser auprès de Mao d’avoir légèrement perturbé l’ordre immuable de l’empire du Milieu et la céleste paix de la cité interdite.

    Puis le métro de Tokyo. A l’heure de pointe, sur les quais de la station Shinjuku, la foule est si compacte que les usagers doivent tenir leurs sacs sur la tête. Même les parapluies. Et voir les pousseurs qui engouffrent les voyageurs dans les rames est un spectacle hallucinant. Mais pour les autorités du métro, y placer au beau milieu de ce chaos une caméra Imax  avec son équipe tient du délire. Pas pour Michel Brault et le voici sur le quai à diriger lui même le flot des usagers, attrapant certains au passage pour faire des volets devant sa caméra ou déplaçant cette dernière à 10cm d’une rame qui débouche d’un tunnel. Les responsables de la ville de Tokyo étaient paralysés d’horreur devant ce diable d’homme qui avait littéralement pris le contrôle de leur station de métro. Et encore une fois, Michel avait tenu tête, personne n’avait osé contrevenir à sa recherche du plan parfait.

    Le voici ensuite devant le Mont Fuji-Yama. Il n’a pas fait le tour pour chercher l’angle magique, dans son esprit, il n’y avait qu’un seul endroit pour saisir le passage du Shinkansen, le train rapide japonais qui passe à chaque heure devant le volcan. Il ne fallait couper que quelques branches de cerisiers et les faire tenir devant sa caméra pour optimiser sa prise de vue. Et quel plan! Telle une flèche découpant l’horizon, le train vu par Michel, avec le mont Fuji-Yama en arrière plan, devenait la plus délicate et élégante peinture de l’art japonais.

    Sur l’eau, tel un enfant, Michel était dans son élément. Et quand nous avons réussi à lui trouver la plus magnifique des jonques chinoises, le voici déjà dans les mâts à fixer sa caméra pour capter la beauté de la Baie d’Hong Kong et les centaines de sampans, aéroglisseurs et autres bateaux qui naviguaient tout autour de nous.

    Sur l’eau encore, sur le gigantesque catamaran de Tabarly durant la course Québec-St Malo, le voici de nouveau à trouver l’angle parfait – pour ne pas dire impossible – en vue de saisir la vélocité du bolide. Comme s’il se retrouvait entre la mer et le ciel.

    Le voici justement dans le ciel. Avec le Concorde où il a placé sa caméra en bout de piste, à dix mètres sous l’oiseau, au moment de son envol. Il fallait s’attacher tant la terre tremblait tout autour de nous. Il fallait aussi voir le plan. Et encore dans le ciel avec sa caméra attachée à une nacelle au milieu de 700 montgolfières multicolores à Albuquerque aux États-Unis.

    Et je passe tant de pays visités, tant d’aventures mémorables, tant de moments où Michel nous à montré les beautés de ce monde et enseigné la manière de les regarder. Ce tour du monde n’était qu’une courte saison dans la prodigieuse carrière de Michel Brault. Mais quelle saison il nous a fait vivre. Nous étions des enfants gâtés en sa compagnie, nous étions aux premières loges pour observer la passion d’un maître pour son art, passion qu’il nous a tant fait partager.

    Michel était un être de lumière, une âme plus vaste que l’univers et qui a traversé, tel un dieu, le champ du cinéma comme personne ne l’avait fait avant lui.

    Merci d’avoir existé, Michel.

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