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FNC, jour 8 : la forme et le fond
par François Jardon-Gomez, 2013-10-17

    En plus de l’ultime présentation du film le plus gratuitement jouissif depuis le début du festival (Wrong Cops, nouvelle folie absurde de Quentin Dupieux, que Céline Gobert évoquait ici – à lire aussi son excellente entrevue avec le réalisateur), où le réalisateur, en laissant l’absurde au service de lui-même, reprend à son compte l’expression de John Cleese qui décrivait ainsi l’humour de Graham Chapman : « anything for him but mindless good taste », qu’offrait la journée d’hier? Des nouvelles manières d’aborder le cinéma, certaines plus radicales que d’autres.

    Le petit événement du jour, c’était d’abord la première québécoise de Quelqu’un d’extraordinaire, le court-métrage attendu de Monia Chokri. Le tout est bien exécuté (notamment à l’aide d’une caméra à l’épaule active qui capte les conversations au plus près des personnages) et porté par une excellente équipe de comédiennes qui s’échangent des répliques assassines à un débit effréné. En y regardant attentivement, et c’est peut-être là le plus grand problème de Chokri, on sent l’influence un peu trop présente de Xavier Dolan (qui signe d’ailleurs le montage), comme si la réalisatrice ne s’était pas complètement détachée de celui qu’elle décrit, dans une entrevue récente, comme son mentor. Cela dit, aucune raison de bouder son plaisir devant ce film très efficace où la réalisatrice (également scénariste) aborde les thèmes de l’amitié, de la confiance, des apparences et du mensonge à travers le filtre des femmes de sa génération, en attendant de trouver une voix bien à elle.

    Mais la grande claque du jour demeurait la proposition de Ben Wheatley, qui avec A Field in England tourne un drame d’époque qui pille sans gêne différents genres et modes : film d’horreur, expérience psychédélique, bouffonnerie, grand-guignol, western spaghetti, réalisme magique, la liste est longue. Mais ce foisonnement formel est au service d’un tout d’une grande cohérence dont chaque effet est parfaitement maîtrisé par le cinéaste. S’il faut essayer de résumer, le film touche aussi à la politique puisqu’il est situé dans l’Angleterre du XVIIe siècle, au moment de la Première Révolution anglaise : on y suit quatre hommes, un apprenti alchimiste-savant et trois déserteurs, qui tentent d’atteindre une taverne qui se trouverait au-delà de la prochaine colline. Entre leur objectif, un champ dans lequel ils rencontreront O’Neill, un nécromancien versé dans la pratique des arts occultes qui cherche à récupérer un trésor et s’assurera de la collaboration des quatre hommes à l’aide de champignons hallucinogènes.

    Divisé en sept séquences séparées par des longs noirs, le film est tour à tour drôle, angoissant, éprouvant (notamment lors d’une scène où l’alchimiste, Whitehead, hurle de douleur durant plus d’une minute) et complètement déstabilisant; Wheatley réussit également un tour de force en créant, par le caractère anxiogène de l’ensemble, un huis-clos tant les personnages ne parviennent à sortir de l’emprise du champ. Tourné en noir et blanc, le film alterne les ralentis stylisés et les passages en accélérés, fait prendre la « pose » aux acteurs sans figer l’image dans des scènes qui évoquent des tableaux, multiplie les prises de vues pour ne jamais filmer les personnages sous le même angle ou de la même manière, brise le 4e mur et tout ça en se permettant une finale qui refuse de donner au spectateur la clé du récit (y en a-t-il seulement une?), sans pour autant se perdre dans une bouillie scénaristique indigeste.

    Le tout, rappelons-le, tourné en 12 jours avec un budget d’environ 500 000 dollars. Inclassable de par son esthétique, le film a aussi modifié la petite histoire de la diffusion cinématographique au Royaume-Uni, puisqu’il est sorti le même jour dans tous les formats : en salles, DVD, Blu-Ray, vidéo sur demande et à la télévision. Expérience sensorielle et physique qui recrée un enfer sur terre, un monde où Dieu est (déjà) absent et où ne restent que des hommes sales aux prises avec leur hystérie, leur crainte de la mort et les horreurs de la guerre, A Field in England est une film à ne pas manquer. Heureusement, il rejoue ce vendredi à 18h au Quartier Latin.

    Petit détour, en terminant, du côté du FNC Lab pour y voir Expérimentations 2, présenté mardi soir devant une salle comble et un public enthousiaste, qui regroupe douze courts-métrages (en comptant la carte blanche de Mariana Gaivao) : douze films qui développent une esthétique de la perte et de la désintégration, mais aussi des films qui explorent les modalités du voir et posent la question de l’acte de regarder. Du lot ressort d’abord Gate (John Blouin), vibrant hommage à la défunte salle de l’ONF, lieu de projection de la soirée et également lieu du récit de son court-métrage : trois amis entrent par effraction dans la salle pour, une dernière fois après la fermeture, illuminer l’écran avec le projecteur, explorant les idées de trace et de mémoire, en plus de faire un beau clin d’œil au rapport salle-écran. H2T (Charles-André Coderre) explore quant à lui les limites et possibilités du studio montréalais thee mighty hotel2tango dans un portrait impressionniste en trois temps. D’abord jeux de couleurs sur pellicule avec effets presque stroboscopiques, où le lieu se laisse deviner à travers quelques images déformées, puis images floues et furtives d’une session d’enregistrement du groupe Land of Kush, puis retour à l’expérimentation chromatique, le tout sur fond d’une chanson du groupe, elle aussi altérée par le film et qui se désagrège progressivement, jusqu’à la fin du générique. Quant à Memento Mori (Dan Browne), le film est uniquement constituée d’images photographiques non-filmées : plus de 100 000 photos, toutes prises par le réalisateur au courant de sa vie, qui forment un acte de mémoire (d’où le titre). Le mouvement n’est alors créé que par le rythme excessivement rapide de succession des photos (certaines revenant plusieurs fois), véritable kaléidoscope de couleurs qui se superposent sans cesse les unes aux autres. Dernière représentation ce vendredi, à 21h, à la salle 1 du Pavillon Judith-Jasmin (Annexe).

    Un dernier mot sur le très beau y2o de Dominique T. Skoltz dans lequel la réalisatrice filme, en neuf segments séparés, « l’asphyxie et l’exaltation, la dévoration et la répudiation, des deux côtés de la peau » à travers les mouvements de deux corps sous l’eau : une femme, X, et un homme, Y, parfois en solitaires, souvent à deux, qui se rapprochent, s’éloignent et se déchirent dans un ballet aquatique déplacé dans plusieurs lieux. Avec une caméra toujours fixe, mais parfois tournée sur le côté ou à l’envers, filmant ses acteurs-danseurs soit de plain-pied ou de trois-quart, Skolz laisse toute la place au mouvement, au souffle, au rythme des pulsations de l’eau, aux ondes des corps et à la beauté du geste.

 

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