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Cinéma québécois
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Insurgence, du collectif Épopée
par Gérard Grugeau, 2013-12-05

HEUREUX D’UN PRINTEMPS…

    « Toute la violence spontanée de la vie continuée par la violence des révolutionnaires sera tout juste suffisante pour faire échec à la brutalité organisée ». Jean Genet (cité en clôture du film).


    Dans la foulée du Printemps étudiant, Insurgence réalisé par le collectif Épopée était présenté en grande première lors de l’édition du Festival du Nouveau Cinéma en octobre 2012. Séance mémorable au cinéma Impérial rempli à pleine capacité pour l’occasion. Un vague mot de présentation lu sur scène en l’absence du collectif… et le rideau de se lever sur un objet atypique dont la beauté irradiante nous hante encore. Dans la salle, le fond de l’air est rouge et noir, l’ambiance électrique. Les soubresauts de la crise sociale qui vient de secouer le Québec sont encore si proches et les premières images de nos utopies revivifiées, attendues comme le manifeste d’un temps nouveau.

    À l’issue de la projection d’Insurgence avec ses prises de vue non commentées, saisies à vif dans l’effervescence des manifestations, le spectateur se retrouve seul. Et déstabilisé. Sans doute parce qu’animé par l’ardent désir de retrouver à l’écran les images miroir, réelles ou fantasmées, qui valident son engagement citoyen, celui-ci éprouve alors une part d’exaltation et de déception. Certes, le film est en partie là où on l’attend, dans la reconnaissance immédiate d’une force de résistance galvanisante, mais il est en même temps ailleurs, campé solidement dans une zone-limite de l’expérience documentaire, dans un espace délesté de toute vaine spectacularisation. Composé d’une succession de blocs sensibles et denses, plus ou moins longs, qui documentent plusieurs jalons de la grève étudiante, Insurgence revendique haut et fort son radicalisme formel. Sans mise en contexte, ni narration, ni musique, ni même générique, le film avance par effets de soustraction et affiche, comme le soulignent à juste titre les membres du collectif dans une entrevue donnée au Voir, une sorte d’« opacité offensive », à l’image de l’anonymat de ses auteurs, partisans de l’effacement afin que le spectateur puisse se réapproprier un réel dispersé, et ce sans instance intermédiaire. Forte de sa singularité, l’oeuvre se veut une expérience d’immersion dans l’histoire en marche; solidaire, elle accompagne l’élan spontané d’un mouvement collectif qui a pris possession de la rue et rêvé l’avenir autrement. Face à ce déferlement d’images insoumises, la polémique enfle vite. Oeuvre non cinématographique, iront jusqu’à dire certains, oeuvre orpheline que d’autres, plus enthousiastes, imaginent déjà passant en boucle dans les musées et les galeries d’art contemporain : l’avenir d’Insurgence invite dès lors à toutes les spéculations.

    Un an plus tard, le film nous revient avec une bande son retravaillée, une photographie réétalonnée et quelques cartons de mise en situation en ouverture. Entre temps, Insurgence a voyagé, enflammé New York et plusieurs villes européennes, notamment par le biais des réseaux universitaires. Avec le recul et une certaine distance critique, le film frappe aujourd’hui par sa puissance esthétique et la grâce de ses flux d’énergie qui circulent librement, révélant au gré des multiples événements (marches, confrontations, répression policière) un réel qui ne demandait qu’à être bousculé pour faire place à de nouvelles subjectivités, à de nouvelles configurations redynamisées. En filmant cette multitude anonyme en mouvement, Insurgence tend un miroir dans lequel chacun peut reconnaître en l’autre un sujet social qui lui ressemble. Dans cette expérience immersive amplifiée par la richesse des textures sonores et l’acuité du montage, l’intensité de l’être prend le dessus sur tous les pouvoirs. Nous vivons de l’intérieur les violences de Victoriaville. Nous sommes cette jeune femme coiffée d’un foulard rouge qui se protège tant bien que mal des bombes lacrymogènes, alors que gronde dans le ciel le bruit de l’hélicoptère des forces de l’ordre. Nous sommes cet homme qui lève longuement le poing au passage des manifestants. Nous sommes ce jeune homme filmé de dos qui avance à moitié nu entre les voitures, chevalier au pas léger s’abandonnant à l’ivresse d’un temps singulier. Nous sommes cet autre homme dansant avec humour à la barbe des policiers en pleines festivités du Grand Prix. Bref, nous nous identifions à cette poétisation, à cette politisation du réel, qui émerge sans crier gare.

    À l’une des récentes projections d’Insurgence, Tom Waugh, directeur de l’École de cinéma Mel Hoppenheim à l’Université Concordia, rattachait avec raison l’oeuvre du collectif à une généalogie de films qui ont jalonné l’histoire du cinéma militant (luttes étudiantes et pour les droits civiques des années 1960, groupes d’action en cinéma, films de Ivens, Godard et Marker, performances activistes de l’association Act Up contre le sida). Porteur d’une véritable intelligence politique, le travail du collectif Épopée s’inscrit effectivement dans cette filiation. Mis à part quelques plans de la Journée de la Terre, on regrettera toutefois qu’Insurgence ne rende pas compte de l’ampleur des foules qui ont marché à Montréal tous les 22 du mois en 2012. Peu de traces à l’écran de cette dimension du nombre, de l’enregistrement de ce flot tranquille (on parle à chaque fois de plus de 200 000 personnes) qui arpentait les rues à date fixe. Pourtant, nulle part ailleurs ne pouvait-on sentir à ce point la véritable puissance du peuple en marche, la portée stimulante d’un mouvement historique en gestation. Ces images manquantes laissent ici un vide dialectique. Document incontournable, Insurgence nous rend néanmoins heureux d’un printemps qui fait désormais partie de nous pour la suite du monde.


Insurgence sera représenté les 6, 7 et 8 décembre à 19h, à la salle J. A. de Sève de l’Université Concordia, en présence de plusieurs membres du collectif qui prennent aujourd’hui la parole.


À lire absolument le numéro hors-série de la revue Spirale consacré aux actions du collectif Épopée. Coordonné par André Habib, cet ouvrage remarquable prolonge naturellement, par la profondeur de ses textes et son iconographie, les projets en création d’un groupe qui n’a sans doute pas fini de secouer tous les conforts et les indifférences de notre monde.

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