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Robert Lévesque
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La petite laideur
7 Commentaire(s)
par Robert Lévesque, 2014-01-30

    Me voila bien embêté. Je n’aurais pas dû aller voir ce film, me disais-je en sortant du Beaubien l’autre samedi soir. Au lieu d’aller prendre ma place pour la séance de 18h10, j’aurais dû continuer de farfouiller d’un rayonnage à l’autre dans la petite librairie de livres d’occasions qui est juste à côté de ce cinéma et qui est d’ailleurs l’une des plus riches et des mieux tenues de Montréal, à l’enseigne Chez Lireloue, le « e » muet final signifiant qu’on y loue des livres, et c’est assez rare, je crois, mais la location ne concerne que les polars ; j’aurais voulu y louer Tanizaki dans la collection Quarto de Gallimard qu’on me l’aurait refusé…

    Bref, quittant l’antre de bouquins usagés alors que l’employée m’invitait à continuer mon exploration (je me sentais comme Bogart dans The Big Sleep lorsqu’une jolie libraire – Dorothy Malone – l’incite à prendre son temps et qu’elle descend le rideau dans la porte du magasin…), je m’en allai donc au Beaubien voir ce film célébré que je n’aurais pas dû aller voir. Car c’est une longue merde sans nom qui m’a profondément ennuyé.

    Me voilà bien embêté car, si je paraphrase De Gaulle en 1967, tout ce qui grouille, grenouille et scribouille avait éperdument aimé ce film, les uns et les autres collègues sortant les superlatifs, c’était là un chant d’amour, là un ensorcellement, là un festival délirant, là du génial, là du sublime, là du monumental, là du magique et là du truffé de fulgurances ! Partout c’était une élégance, des répliques déjà cultes (sic), une singularité époustouflante, et parmi ces laudateurs enthousiasmés, madre de dios, se trouvaient ma rédac’chef que j’aime vraiment bien et le patron du magazine qui me signe deux fois l’an un petit chèque, une aumône pour ainsi dire… Alors tout ça faisait un joli désagrément dans ma tête quand je rentrai seul chez moi pour aller boire une ou deux hollandaises et quelques verres de Vivolo bien frais…

    Comme on peut se sentir seul, parfois. Encore un peu, avec de pareils coups, on en viendrait presque à douter de soi. Comment n’avais-je pu sentir, comme Manohla Dargis du NYT, que ce film était dédié à la gloire de Rome, à la douceur de vivre, quand moi je n’y avais vu que du bricolage post-publicitaire et du touristico-artificiel, de la fausse grandiloquence à la con ; comment n’avais-je pas trouvé, comme Marc Cassivi, que Toni Servillo est formidable!, quand cette face d’anchois desséché me tombait sur les nerfs ; bref comment ai-je pu être si insensible à ce film estampillé ensorcelant par toute la profession ?

    Eh bien, je vais vous le dire. Le métier va mal. S’agissant de cette merde titrée La Grande Bellezza, on vous a mal conseillé sur la marchandise. Et quand j’écris que c’est une merde, je sais exactement ce que ça veut dire : ce film sent mauvais. Il empeste l’opportunité, le truc, le sentencieux, le factice, la prétention, la fausseté, et quand on vous dit que c’est du Fellini revisité ou relayé ou salué, on vous dit une belle grosse connerie. Car ce film c’est de l’anti-Fellini joué par un antipathique anti-Mastroianni. La touche de ce réalisateur est lourde comme une enclume. Cette décadence actuelle qu’il prétend démontrer c’est du chiqué, du sinistre, du laid, c’est minablement verbeux, décérébré, creux, insignifiant, plaqué, simpliste, ça manque de l’essentiel, la finesse, la délicatesse, la subtilité, la justesse, le style, le regard, c’est un film mal conçu et mal dirigé par quelqu’un qui a déjà démontré un certain talent dans le polar politique (Il Divo) mais qui s’est lamentablement égaré et planté dans une ambitieuse aventure d’ordre esthétique et soi-disant lyrique, une affaire où l’inspiration ne fut pas au rendez-vous. Paolo Sorrentino signe là une Dolce Vita de faussaire, un film insipide et sans saveur, entièrement raté. Du pipi de chat, du Xavier Dolan, tiens…

    En tout cas, en tout état de cause, voilà une offense à la mémoire du maître de Roma. On ne refait pas Fellini en 2013. On aura compris que j’ai rarement vu un film aussi détestable. Un produit lamentable, répugnant. Et pour tout dire : berlusconien.

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Commentaires

Jean-PIerre Sirois-Trahan 02-02-14 12h26
Après avoir tué le cinéma italien et produit la "pire télé du monde", il Cavaliere nous envoie ses berlusconneries. J'aurais dû le deviner: réaction conservatrice (l'art moderne vu comme un jeu de névrosée ou d'enfant), fascination pour la mafia (le voisin de Jep), misogynie (la jeune vierge, la Boniche et la Sainte sont les seuls personnages féminins positifs), vieux fond catho (la musique, Mère Thérésa), esthétique publicitaire et télévisuelle - c'était signé.
Choron67 31-01-14 00h46
Pour votre info, le film est produit par Medusa,,,,la boîte à Berlusconi!
cinemali 30-01-14 20h38
MERCI!! JE NE ME SENT PLUS SEUL MAINTENANT! Merci Robert, on se sent beaucoup moins seul maintenant. Cette publication fait du bien! :)
Jean-Pierre Sirois-Trahan 30-01-14 16h18
M. van den Heuven, je me faisais justement la réflexion qu'il suffisait de comparer la scène du phare de Sorrentino, guimauve jusqu'au diabète, à celle de God Only Forgive, puissante et âpre, pour comprendre où était la vraie et grande beauté.
Francis van den Heuvel 30-01-14 15h21
C'est toujours un plaisir de vous lire et votre chronique sur La Grande Bellezza ne manque pas de tonus....c'est le moins que je puisse dire. En ce qui me concerne in film comme La Grande Bellezza s'inscit dans un courant postmoderne, de recyclage de themes passés sans repères précis et de bon bricolage technique un peu comme Drive ou Only God forgives de Nicolas Winding Refn... Je partage tout a fait l'opinion de Monsieur Sirois-Trahan: Ce film est franchement horrible et réac
Roger Leblond 30-01-14 14h51
http://www.youtube.com/watch?v=0NKUpo_xKyQ
Jean-Pierre Sirois-Trahan 30-01-14 12h10
Ce film est franchement horrible et réac, comme je l'ai écrit sur ce site cette semaine. Ce pauvre Sorrentino a fait la Dolce Vita dans sa culotte, comme dirait l'autre. Cette carte postale n'est pas un hommage à Rome et à Fellini; c'est une publicité sur la Rome fellinienne, du cinéma-cinéma, comme disait Daney, avec force mouvements à la grue et à la Steadicam dont je m'étonne que cela puisse encore épater des critiques patentés —la publicité en déborde. Le plan d’ensemble de la fête où s'affiche le titre du film n’est que cela, une publicité, c’est-à-dire une façon de nous vendre quelque chose en la sublimant visuellement, et ce n’est pas pour rien qu’une immense enseigne de Cinzano barre le plan. La grande beauté a un prix et des sponsors... À cause de son génie de la caricature et son goût du cocasse (c'est sa limite, il fait trop facilement image), Fellini est pillé depuis trente ans par les publicitaires ironiques. On plagie le visuel certes, mais aucunement son trait, sa vision, sa morale de cinéma, sa puissance figurative. Sorrentino ne va pas plus loin, malgré sa misanthropie sentencieuse, donneuse de leçon, paulinienne. C’est le tour operator idéal car il nous fait bien comprendre qu’il possède toutes les clés des sites interdits – on fait partie des happy few et on a bien de la chance. Woody était moins naïvement touristique, c'est dire. Le souvenir de jeunesse, avec les deux jeunes gens sublimes, ferait passer Tornatore pour un terroriste de la sobriété tant le phare dans la nuit américaine et sa lune en toc numérique sont du plus haut kitsch. Une seule scène réussie m’a tordu le cœur : la comtesse Collona, prise d’un accès de mélancolie après une soirée où elle a joué les utilités nobiliaires, doit payer son entrée pour revoir son berceau natal dans le château, transformé en musée, de sa famille ruinée. À la réflexion, j’y vois un aveu cynique : Sorrentino nous fait débourser nos sesterces pour revisiter gaga nos madeleines felliniennes transformées en musée factice. Grande tourista, devenir muséal du cinéma et défaite de la critique. Et toc. PS: Rien à voir avec Dolan.

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