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Dialogue critique autour d'Arwad
par Robert Daudelin et Philippe Gajan, 2014-02-06

Texte de Robert Daudelin, paru originellement dans le numéro 165 de la revue 24 images. (Le numéro est en vente en format électronique ici.)

    Auteur de plusieurs courts métrages – dont un très réussi Le petit oiseau va sortir (2006) que les lecteurs de 24 images ont pu découvrir sur le DVD accompagnant le numéro 131 – Samer Najari aborde son premier long métrage (avec la complicité de Dominique Chila à la réalisation) avec un sujet aussi ambitieux qu’exigeant. Peut-être justement la barre était-elle un peu trop haute pour que ce projet éminemment sympathique ne soit totalement réussi. Si les cinéastes réussissent assez bien à créer des atmosphères (l’arrivée dans l’île syrienne, le Réveillon dans la famille montréalaise), l’entreprise est moins convaincante quand ils abordent le vrai sujet de leur film. Ce choc des cultures, cette problématique de la difficulté à s’intégrer, manque de nerf et le propos, dont nous ne remettons pas en question la pertinence, s’incarne plus dans les silences des protagonistes du triangle amoureux, comme dans les regards de la fille aînée, que dans la trame dramatique du film. Et le spectateur se retrouve dans cette drôle de position où il semble attendre, avec les cinéastes, que quelque chose se passe… Et la métaphore de la baignade nocturne et de la noyade qui s’ensuit ne rattrape pas l’affaire.

    Le personnage de la mère, mémoire presque éteinte du pays d’origine et d’une époque révolue, ne suffit pas non plus à compléter le personnage trop grossièrement esquissé du fils qui transporte son île avec lui. Cet Ali mal adapté, prisonnier de ses silences, plus mou que gentil, nous choque plus qu’il ne nous trouble, les cinéastes lui opposant de surcroît une femme forte, son épouse Gabrielle, qui elle, fait face, affronte, se révolte, et toujours choisit la vie. Ce beau personnage de femme, magistralement interprété par Julie McClemens, est assurément l’un des bons points de ce premier film et une raison suffisante pour attendre avec curiosité et attention la prochaine réalisation des cinéastes.

 

Réponse de Philippe Gajan au sujet d'Arwad

Bonjour Robert,

    De façon étonnante, les faiblesses que tu reconnais au film me semblent au contraire en être le cœur et l'âme. Au-delà du sujet général (« le choc des cultures, la difficulté de s'intégrer»), il me semble que, justement, la démarche entreprise par les deux cinéastes va plus loin en s'articulant autour de la figure d'un fantôme, métaphore si l'on veut de l'exil. Cet Ali que tu décris comme « mou » et « prisonnier de ses silences », peine effectivement à exister mais c'est bien là l'enjeu. Et la force du film est alors de réussir à graviter autour de ce fantôme, un fantôme comme il se doit évanescent, au bord du Monde et en train de disparaître. Dès lors, il est intéressant de lui opposer deux femmes fortes, ancrées dans le réel. Face à cette disparition, à cet effacement, ces deux femmes doivent être perçues comme des socles, des possibilités d'arrimage (comme sa fille) et non pas comme le symbole d'une autre culture qui n'arriverait pas à intégrer l'autre (d'où l'intérêt d'inverser la temporalité et de proposer la partie médiane en flash-back).

    Arwad, c'est un peu le songe d'une tragédie (en trois actes) sur l'exil. Que l'ensemble des sujets de société ordinairement convoqués dans ce cas ne soit qu'esquissé n'enlève rien à la pertinence du film puisque tel n'est pas son but. On ne demande pas à un film, je crois, de nous expliquer un état, en l’occurrence ici l'exil, mais sans doute plutôt de nous le faire ressentir (et réfléchir). La stratégie de laisser Ali s'évanouir, d'abord par un regard perdu en mer, puis par une disparition... en mer, sans que le thème du suicide ne prenne tout l'espace, me paraît donc forte et écarte, il me semble encore, ta proposition de placer Arwad sous le signe du choc des cultures. Ce choc, s'il a bien lieu, c'est en Ali qu'il s'effectue (ou qu'il ne s'effectue pas), et c'est évidemment la cause de sa disparition (ne plus être de nulle part, la question de l'identité.). Les deux femmes et plus généralement l'ensemble de son entourage, n'assistent pas passivement à cette disparition. Elles luttent pour l'éviter, avant mais également après (le devoir de mémoire). Tout se passe comme si le centre (Ali) s'effondrait sur lui-même, fuyait les astres (les femmes) qui l'entourent dans un mouvement inverse de celui qu'on a l'habitude de concevoir. Et l'impuissance des astres à prévenir cet effondrement n'est pas ici affaire de morale.

    C'est même très intéressant dans ce cas de ne pas traiter du thème de l'immigration sous l'angle de la culpabilité, un traitement souvent réduit à une dichotomie particulièrement à la mode en ce moment. C'est le « tu t'intègres (ou on t'intègre) » de la charte qui vient affronter le « accueillons-le». Dans les deux cas, « l'autre (l'étrange étranger)» est en périphérie, la société d'accueil est au centre et questionne la notion d'inclusion. Dans Arwad, « l'autre » ne fait plus partie de l'équation. Il n'est plus une idée mais il est Ali, un être en proie à un malaise profond.

    La personnalité des deux réalisateurs a du beaucoup jouer pour atteindre cette originalité de traitement (le fait d'être deux, en dialogue constant, nourrissant l'un et l'autre cette problématique de leur propre bagage comme de leur propre complicité) et certainement l'enrichir pour empêcher le propos de basculer justement dans cet affrontement biaisé entre deux cultures souvent à sens unique. Par rapport au précédent court métrage de Samer Najari, La neige cache l’ombre des figuiers, qui esquissait les mêmes thèmes et la même esthétique notamment par le recours similaire à des séquences fantastiques (ou oniriques), il y a dans Arwad beaucoup plus d’aplomb et d'affirmation, des personnages plus forts et plus étoffés (incarnés comme on dit). Samer Najari et Dominique Chila osent l'opacité (le grand mystère) des sentiments. Ali est peut-être le lieu du déchirement (entre deux lieux, deux cultures), mais pas plus que ses proches, il n'est capable de l'exprimer. Les cinéastes osent surtout décaler le discours comme déjà Samer Najari le faisait dans Le petit oiseau va sortir. Et c'est là la l'étrange beauté et l'infinie tristesse du film.

Amicalement,

Philippe Gajan


La bande annonce d’Arwad

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