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Robert Lévesque
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« Un beau vieux livre »
par Robert Lévesque, 2014-02-13

    Le Journal d’un curé de campagne est paru chez Plon en 1936 (l’année où Duplessis faisait accrocher un crucifix au salon rouge du Parlement à Québec) ; quatre ans auparavant, c’était le fameux Voyage au bout de la nuit qui était sorti avec fracas chez Denoël et Steele. Bernanos et Céline étaient des poids lourds du roman. Le premier était un catholique de droite, de surcroît un royaliste qui conchiait la Troisième République surnommée par lui « la Gueuse ». Le second était un athée apolitique, médecin de banlieue confronté à la misère. Marié et père de six enfants, Bernanos ne roulait qu’à moto. Divorcé, puis plaqué par une danseuse américaine, Céline était hygiéniste, roulait en side-car et ne touchait pas à l’alcool. Les deux avaient connu les tranchées de la Grande Guerre ; ex-poilus de la 14-18, l’un moustachu, l’autre mal rasé.

    Ce qui est particulier dans l’improbable duo que je convoque, c’est que le chrétien romancier (qui, nuance majeure, n’était pas un romancier chrétien) fut l’un des très rares écrivains à saluer d’emblée le génie de cet énergumène de Louis-Ferdinand Céline lorsque celui-ci, qui n’était pas du bâtiment, lança son roman (son « ours ») fantasque que les bien-pensants considérèrent comme un crachat, ce Voyage au bout de la nuit langagier, pessimiste et blasphématoire, un pavé argotique dévergondant la belle langue française. Bernanos, dès la parution en octobre 1932, avait écrit dans Les Nouvelles littéraires : « Pour nous la question n’est pas de savoir si la peinture de monsieur Céline est atroce, nous demandons si elle est vraie. Elle l’est ». Bernanos était un homme de la droite généreuse et juste.

    On n’a encore trouvé personne pour adapter au cinéma le premier roman de Céline (Abel Gance, Autant-Lara, Michel Audiard, Leone et Pialat y ont renoncé l’un après l’autre), mais celui de Bernanos avec son curé rural a eu de la chance, il a touché le beau lot car, en 1950, Robert Bresson s’y mettait et ce n’est pas parce que le cinéaste de Pickpocket et de L’Argent a semblé plus tard renier plus ou moins ce film (pour causes d’un trop de dramatisation et de recours à des comédiens professionnels, comme d’ailleurs ses deux précédents, Les Anges du péché d’après Giraudoux, Les dames du bois de Boulogne d’après Diderot) que cette adaptation cinématographique assez fidèle du roman du motocycliste royaliste n’est pas un chef-d’œuvre, c’en est même un que, personnellement, je qualifierais d’indéfectible, un indéfectible chef-d’œuvre (que vous pourrez voir ou revoir le 17 février sur TFO à 21 heures).

    Chrétien peut-être, le motard Bernanos, et assez atypique merci, volontiers colérique, critique sévère envers le Vatican qui copine avec le Duce durant l’invasion de l’Éthiopie, et du genre à déménager en pleine nuit avec femme et enfants pour fuir aux îles Baléares, laissant meubles, vaisselle, chiens et chats, voisins, fuyant la République en somme, la Gueuse, pour passer de 1934 à 1937 la majeure partie de ses journées à écrire au fond des cafés sombres et mornes de Palma de Majorque (qui n’était pas encore le point de transit des hippies en route vers Ibiza) des romans moraux mais angoissés, hantés par le mal (« Dans Bernanos, le diable est là d’emblée », écrit Charles Dantzig dans son Dictionnaire égoïste de la littérature française), des romans aux atmosphères de plaine boueuse et de temps couvert comme (outre Monsieur Ouine et Nouvelle histoire de Mouchette) ce Journal d’un curé de campagne qui demeure son chef-d’œuvre.

    « J’ai commencé un beau vieux livre, que vous aimerez, je crois, écrit-il à Robert Vallery-Radot le 6 janvier 1935 depuis Palma. J’ai résolu de faire le journal d’un jeune prêtre, à son entrée dans une paroisse ». Ce curé qui arrive à Ambricourt, un village du Pas-de-Calais, sera mal reçu, il est quasiment encore un enfant et n’a connu que la pauvreté, puis le séminaire, il est de santé fragile, n’a pas d’entregent et il va entreprendre, pour assumer son isolement et occuper sa solitude, de consigner chaque soir dans un cahier ses désarrois face à la dure réalité d’une paroisse de la France profonde où une famille aristocrate, dans son château, grouille de secrets, de vices et de drames. Puis, en quelques mois, il va mourir d’un cancer de l’estomac.

    Entre le journal et les jours, entre le curé et la campagne, Robert Bresson a tissé avec la matière de ce beau vieux livre le matériau d’un beau grand film, abouti, un film qu’on peut qualifier de littéraire dans le beau sens du mot, un film écrit, à la caméra, sur la feuille de l’écran, ajusté à la littérature avec un art de la sobriété et une rigueur hiératique qui donne de la grâce et de la profondeur à cet art populaire et animé qu’est le septième art. C’est, comme une prose de Gracq, le film d’un styliste. Ou l’œuvre d’un peintre, ce qu’était le jeune Bresson avant que le cinéma ne le saisisse et ne l’amène aux repentirs, à une manière de retoucher et de dépouiller son écriture pour en arriver à un cinéma épuré et à ce qu’il qualifie de « mouvement intérieur » dans ses Notes sur le cinématographe publiées en 1975.

    Le journal d’un curé de campagne, c’est aussi la présence, la voix sourde et le visage affligé de Claude Laydu, ce comédien suisse qui débutait à 22 ans et que l’on a très peu revu à l’écran par la suite (j’ai un souvenir de lui dans le rôle de l’avocat d’un résistant accusé d’un meurtre commis après la guerre – rôle joué par Mouloudji – dans Nous sommes tous des assassins de Cayatte), un comédien oublié, mort à 84 ans en 2011, et dont la performance dans la soutane du petit abbé d’Ambricourt fut rien de moins que déchirante, presque vraie.

 

Un extrait du Journal d’un curé de campagne

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