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Dallas Buyers Club
par Helen Faradji, 2014-02-13

L’HOMME SANS AVENIR

    De Dallas Buyers Club et de Prisoners, incursions de Jean-Marc Vallée et de Denis Villeneuve en territoire yankee, avec tout ce que cela implique de moyens, de stars et de collaborateurs de haut vol à disposition, on pourrait presque dire la même chose. Dans un cas, comme dans l’autre, les talents de metteur en scène sont indéniables (tant en termes de mises en espace de leurs intrigues – le premier transformant le Texas en décor sensoriel et tactile, le second noircissant la banlieue de Boston par ses cadrages gelés – qu’en termes de regards, jamais condescendants, jamais complaisants, sur leurs héros), la direction photo plus qu’assurée, éloquente (le réalisme délicat, presque soderberghien d’Yves Bélanger ; les clairs-obscurs inquiétants de Roger Deakins), les références claires mais jamais paralysantes (Philadelphia et Erin Brokovich pour le premier; Zodiac, Winter’s Bone et Silence of the Lambs pour le second). Mais même problème aussi, dans les deux cas, de fond qui achoppe, de propos qui reste en surface, de chair qui semble manquer autour de ces forts jolis os.

    Dans le cas de Dallas Buyers Club, désormais disponible en DVD, l’effet de contraste entre la forme soignée et le fond expédié est certes beaucoup moins tranchant, la force de « l’histoire vraie » suppléant presque naturellement aux béances du récit. Car, et cela a été répété mille et une fois, cette histoire de Ron Woodroof, électricien homophobe, sexiste, white trash qui, en 1985, apprend qu’il a le Sida et qu’il lui reste 30 jours à vivre mais qui refusera un traitement agressif à l’AZT pour trouver ses propres médicaments au Mexique dont il organisera même la revente à quelques chanceux contre 400 dollars par mois, a tout de réel. Comme si cela pouvait véritablement suffire au cinéma…

    Se contentant donc d’ériger cette histoire en récit exemplaire, Dallas Buyers Club passe alors du même coup à côté d’une idée narrative qu’il effleure, sans réaliser qu’il y avait pourtant là un véritable sujet. Car entre les lignes, que raconte (ou aurait pu raconter) ce destin si ce n’est une nouvelle version du mythe, si tenace aux Etats-Unis, du self-made man ? Où est ce grand film qui sans cesse semble échapper, pointant son nez lors de quelques creux passionnants mais trop peu nombreux et qui laissait entrapercevoir la possibilité d’un véritable discours sur l’entrepreneurship, sur le fait que dans notre monde, tout est commercialisable, tout est prétexte à faire de l’argent, même et surtout le désespoir ?

    Dallas Buyers Club n’est pas un film sur le sida, pas plus qu’il n’en est un sur la résilience. Woodroof n’est pas un héros (son altruisme n’est que de façade), ni même un anti-héros. Il est un businessman qui, grâce à sa petite entreprise florissante, va surmonter ses préjugés. Pour le bien de son chiffre d’affaires. Un film sur le commerce, alors ? Ce commerce qui sauve les vies, le roublard, en désincarnant et déshumanisant d’un même geste ? Voilà qui aurait été passionnant. Voilà qui aurait été complexe.

    Mais, comme Prisoners, Dallas Buyers Club est d’abord et avant tout un film en creux. Un film suffisamment bien mis pour que sa toilette ne laisse aucun embarras subsister. Un film porté par des acteurs Rolls Royce qui, comme ici, extrêmement bien dirigés, assurent ce supplément d’âme et ces performances qui appellent les statuettes dorées (Matthew McConaughey transformé en grand acteur oscarisable, qui aurait pu le croire il y a 10 ans ?). Mais un film aussi scénarisé à gros traits (par Craig Borton et Melissa Wallack), sans réelle résonance ni sociale, ni politique, ni même émotive, sans ancrage autre, on le sent, que celui de vouloir divertir le chaland.

    De l’écriture de Vallée, C.R.A.Z.Y. nous avait fait découvrir la force, la puissance et l’extrême sincérité. Son travail sur Incendies (qu’il adaptait de l’œuvre de Wajdi Mouawad) et ses autres récits nous avait fait voir la cohérence et le sens de la construction dramatique de Villeneuve. Maintenant que les deux cinéastes québécois ont montré qu’ils savaient faire aux volants de gros bolides, pourrait-on aussi les laisser dire ?

 

La bande-annonce de Dallas Buyers Club

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