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Robert Lévesque
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Ceux de Langlois
par Robert Lévesque, 2014-03-06

    Quand meurt un cinéaste français, un de ceux qui naquirent dans l’entre-deux-guerres, je pense toujours un peu, et d’abord, à Henri Langlois ; le fondateur de la Cinémathèque française les a tous vus grandir, c’est grâce à lui que ces garçons enivrés des joies et des mystères de la pellicule purent s’empiffrer de films et s’initier à l’art du cinéma. Resnais, jeune Breton monté de Vannes à Paris, c’est peu de temps après les culottes courtes qu’il connût Langlois en 1938 ; dix ans avant l’ouverture de la première salle de l’avenue de Messine, il fréquentait le « cercle de cinéma » qu’animait au musée de l’Homme cet hurluberlu né à Smyrne (« un homme aussi pittoresque et contradictoire qu’un caractère de Dickens », écrit Truffaut dans Le plaisir des yeux – Truffaut qui lui trouvait une ressemblance avec le comédien Robert Newton dans Huit heures de sursis de Carol Reed ; ce Newton était un habitué des rôles de pirate).

    Langlois racontait en 1966 (un entretien qu’on trouve dans Henri Langlois, premier citoyen du cinéma, ouvrage signé par son frère cadet Georges  – avec une préface émue de Kurosawa ; Denoël 1986) : « Je ne savais pas encore qui ils étaient, mais je les entendais discuter près de moi, avec la même passion. Ils venaient manger trois films par jour. Et puis après, quand je les ai connus, j’ai appris qu’ils s’appelaient Godard, Truffaut, Rivette, Rohmer, Chabrol et bien d’autres ».

    Resnais maintenant mort, ne restent que Godard et Rivette de la génération des godelureaux de Langlois, ce dragon qui veille sur les trésors comme le décrivait Cocteau. Dans cet entretien, Langlois poursuit en pure fausse modestie : « J’étais un peu affolé, parce qu’ils savaient tout, étaient déjà critiques du cinéma, et moi j’étais un peu ignorantin. Mais nous vivions la même aventure. Et vraiment si j’ai appris quelque chose, moi qui n’avais jamais fréquenté une école du cinéma, c’est bien là ». Il en connaissait autant qu’eux, sinon plus, ce gros Langlois qui, à quatre ans, avait vu avec sa mère la Jeanne d’Arc de Méliès, qui, à compter de 12 ans, passait tous ses jeudis et ses dimanches après-midis dans les salles Pathé de Paris (les Gaumont étaient trop chères), lui dont, à 13 ans, la chambre, rue Laferrière dans le IXe,  était un musée du cinéma, lui, spécialiste hors pair à 20 ans, féru de surréalisme et baratineur de haut vol, sauveur de bobines (et quelque peu pirate), entreposeur de muets dans sa baignoire,  et monument de mémoire.

    Quand éclata « l’affaire Langlois » en février 1968, lors d’une réunion où le ministère des Affaires culturelles tenu par Malraux s’avisa de remplacer le personnage Langlois par un obscur fonctionnaire du nom de Pierre Barbin, reprochant en somme à Langlois d’avoir du caractère et de mener une gestion artisanale, l’explosion de la Cinémathèque par trois tonnes de T.N.T. n’aurait pas fait plus de bruit. Le cinéma mondial se souleva, pour ainsi dire. Pétitions, manifestes, manifestations, sit-in, occupation des lieux à Chaillot à l’appel de Françoise Rosay, des Immortels comme Achard sautant dans la bataille, le soutien immédiat et entier des Minnelli, Losey, Lang, Ray, Rossellini, Gance, Zinnemann, bref un branle-bas général qui occupa la presse durant plus de deux mois et embêta sérieusement le gouvernement Pompidou, et le général.

    C’est alors qu’Alain Resnais fut élu à la présidence du Comité de défense (Jean Renoir étant président d’honneur), Resnais qui venait de coréaliser Loin du Viêt-nam, qui tournait Je t’aime, je t’aime, et qui mena haut et fort le combat avec tous ses camarades, les enfants de Langlois, refusant net que la Cinémathèque soit orpheline de son créateur, cet homme aux allures de chiffonnier aux cheveux longs et pas souvent lavés. Le député de Grenoble, l’admirable Pierre Mendès France, défendit en Chambre Langlois en le présentant ainsi : « ce personnage attachant, génial et difficile, évoquant tantôt un prince de la renaissance et tantôt un hippie », ajoutant noblement « mais au-delà de l’homme, ou plutôt confondue avec lui dans une symbiose qui durera probablement jusqu’à sa mort, il y a son œuvre, la Cinémathèque française… ».

    Entreprise le 9 février, l’affaire Langlois trouva sa conclusion le 22 avril 1968 à une semaine du joli mois de mai qui se profilait… Langlois revenu à la Cinémathèque, la jeunesse de France allait entreprendre une autre bataille, plus générale celle-là, plus violente, qui aura raison du vieux général. Malraux ne sera plus Malraux, il va mourir un an avant Langlois, ce brave Langlois qui avait connu le petit Resnais et qui va mourir en janvier 1977 (le même jour que Clouzot ! Comme Cocteau et Piaf en 1963 !) quand le grand Resnais (il n’aurait pas aimé qu’on écrive le grand Resnais, mais bon, il est mort, allons-y…) tournait l’un de ses plus beaux films, un film sur la mort d’un artiste, Providence.

    Aux funérailles de Langlois, un solo de flûte de Debussy servit de support musical à l’émotion, et Alain Resnais, avec Rossellini, et Simone Signoret et Montand, et Kenneth Anger venu de New York, et puis tout le monde, tous, ils étaient là qui assistèrent à la dernière scène d’une intense et grande histoire, la mort d’un personnage d’exception, prince, dragon, pirate, hippie...

    Un jour, allant me recueillir sur les tombes plus ou moins voisines de Baudelaire, du couple Beckett et de Gainsbourg au cimetière Montparnasse, je poussai ma marche afin de trouver celle de Langlois. Lundi le 10 mars qui vient, dans cet espace de silence entre l’avenue du Maine et le boulevard Raspail, on y enterrera le cinéaste de Nuit et brouillard, Hiroshima mon amour, L’année dernière à Marienbad, Muriel, ces films essentiels.

 

P.-s. pour la petite histoire locale : dans son bouquin, Georges P. Langlois écrit qu’à 22h30, le 12 janvier 1977, son frère Henri téléphona à Montréal pour régler avec Serge Losique les derniers détails du festival de Tours. À deux heures de la nuit, le 13, une crise cardiaque l’emportait.

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