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Robert Lévesque
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Pour saluer Catherine Sellers
par Robert Lévesque, 2014-03-20

    Entourée d’une discrétion médiatique qu’elle aurait appréciée, la comédienne Catherine Sellers est décédée le dimanche 9 mars à Paris à l’âge de 87 ans ; allant rejoindre ceux qu’elle aura admirablement servis au théâtre, Camus, Vilar, Barrault, Claude Régy, et au cinéma surtout Duras, beaucoup Duras. Saluons une actrice de cinéma qui se fit rare et une comédienne de théâtre dont le parcours fut discret et  remarquable.

    Brigitte Salino dans Le Monde, sous le titre « Catherine Sellers, actrice souveraine », annonçait d’entrée d’article : « L’Antigone de Vilar est morte ». Elle rappelait comment cette comédienne impressionna profondément ceux – spectateurs et cinéphiles des années 1950 à 1980 – qui la virent à l’œuvre, subjugués par son jeu incandescent, sa voix feutrée, et sa présence… « Cette solitaire qui aime prendre son temps », écrit Salino, refusa d’entrer à la Comédie-Française et fit son chemin grâce aux rencontres de quelques âmes sœurs…

    Albert Camus le premier, qui la rencontra dans la cour de la NRF puis ira la voir jouer Nina dans La mouette au Théâtre de l’Atelier ; il écrit dans ses carnets : « J’aime ce petit visage soucieux et blessé, tragique parfois, beau toujours ; ce petit être aux attaches trop fortes mais au visage éclairé d’une flamme sombre et douce, celle de la pureté, une âme ». Il l’engage, lui offre le rôle de Temple Drake dans l’adaptation de Requiem pour une nonne de Faulkner qu’il met en scène aux Mathurins en 1956, puis, délaissant Casarès « l’Unique », il donne à Catherine Sellers le rôle de Maria Tiemopheïevna Lebiadkine dans son adaptation des Démons de Dostoïevski qu’il titre Les Possédés et met en scène au Théâtre Antoine en 1959. Ce Camus des planches à qui le ministère de la Culture s’apprêtait à donner la direction d’un théâtre national lorsqu’il se tua le 4 janvier 1960. Camus l’amoureux, dont Sellers fut l’une des grandes flammes, la dernière. Le 31 décembre 1959, depuis Lourmarin, il lui avait écrit : « À mardi, ma chérie… ».

    L’été qui suit la mort de Camus, dans la cour d’honneur du Palais des papes, elle est l’Antigone de Vilar. Une autre rencontre. Une date dans l’histoire d’Avignon. C’est, dans la pensée de Vilar, la tragédie grecque transportée au cœur de la guerre d’Algérie. Elle revient jouer la sœur endeuillée en 1961, puis ne reparaîtra plus dans ce lieu mythique où elle aura, le temps de deux étés, égalé l’aura de Gérard Philipe (dans Le Cid et Le prince de Hombourg). Comme dans les années 1980, elle égalera presque l’aura de Madeleine Renaud en reprenant au Studio des Champs-Élysées le rôle de la criminelle Claire Lannes dans L’Amante anglaise.

    Avec la Duras, Catherine Sellers aura été de ses premiers films dans l’après-Mai 68. Lorsque la scénariste d’Hiroshima, mon amour termine en onze jours l’écriture de Détruire, dit-elle (titre initial : Détruire, auquel Robbe-Grillet ajouta la virgule et dit-elle), elle veut tout de suite adapter son roman à l’écran, sans posséder la connaissance des rouages du cinéma. Rue Saint-Benoît, c’est le défilé des acteurs et actrices à qui elle a personnellement téléphoné ; Lonsdale est là pour donner la réplique à chacun, et la sombre Catherine Sellers va éblouir Duras. Un banquier ami prête au groupe (elle, cinq acteurs, le directeur photo, le gars du son) sa villa (sans droit d’y entrer) et Duras y tournera autour, entre un tennis et une forêt, sans trop savoir où placer sa caméra, ce film-quatuor sur le thème du néant, un chassé-croisé fait d’une femme mélancolique (Elizabeth Alione – Sellers) et d’une sensuelle (Nicole Hiss, oubliée) et d’intellectuels voyeurs (Lonsdale et Henri Garcin). Le film estomaque, aux festivals de New York et de Londres en 1969. C’est le début des moqueries françaises envers Duras, genre Desproges : elle n’écrit pas que des conneries, elle en filme

    Avec Sellers la sublime qui s’appellera alors Sabana, Duras tournera Jaune, le soleil (où il y a encore une virgule) et puis, à Trouville-sur-Mer, La femme du Gange où Catherine Sellers est la femme (habillée de noir) et l’épouse du voyageur (la dame). Et puis en 1974, elle est une des femmes ombrageuses qui traverse la société de la Troisième république dans le Stavisky de Resnais…, avant de délaisser le cinéma pour se consacrer au théâtre, à son rythme.

    Catherine Sellers, j’ai eu le bonheur de la voir en scène au Petit-Odéon en 1987. Elle jouait Madame de la Carlière, ce conte de Diderot où le philosophe élabore un récit dialogué sur la notion du jugement public inconsidéré. Sa voix, dans cette petite salle rectangulaire, m’enchantait. Souvenir précieux d’un timbre chaud, d’un texte clair, d’une présence fine, et de ses yeux sombres et prégnants.
                                                                         ***

    Voici la correspondance que l’on échangea en 1994, lorsque son mari, le comédien Pierre Tabard, vint à Montréal jouer au Café de la place le monologue de Clamence dans La Chute, spectacle qu’elle avait mis en scène. J’étais au Devoir, j’avais évoqué dans un article le fait que la noyade au cœur de ce texte de Camus (le suicide d’une femme qu’un homme aperçoit sans se précipiter, d’où la culpabilité qu’il rumine, seul, dans un  bar d’Amsterdam) était un épisode réel survenu dans la vie de Camus.

    Le 16 janvier, je reçois sur deux fiches bristol glissées dans une enveloppe, écrites à l’encre bleue, avec comme adresse indiquée : les Tours Richelieu, 2045 rue Peel : « Monsieur, plusieurs points de votre article m’ont étonnée. Vous écrivez que la noyade de la jeune fille de ‘La Chute’ est un épisode réel, et connu, de la vie d’Albert Camus. J’ai eu l’honneur de connaître Albert Camus et de travailler quotidiennement avec lui pendant les quatre dernières années de sa vie. Ni par lui, ni par d’autres – amis ou ennemis – je n’ai entendu parler de ce que vous nommez ‘cet acte de lâcheté’. Dans les études qui lui ont été consacrées, pas plus que dans les articles de ses plus virulents adversaires, il n’est jamais fait allusion à ce que vous évoquez. Par ailleurs, je puis vous certifier qu’il n’a jamais ‘abandonné’ sa mère, qu’il adorait. Je serais curieuse de savoir la source de vos informations, et vous saurais gré de m’en faire part, Catherine Sellers ».

    Le 19 janvier, je lui écris : « Madame, laissez-moi d’abord vous dire la distinction que vous me faites, et le plaisir, en m’écrivant ; je suis de ceux qui considèrent votre talent et votre carrière remarquables. Cela dit, puisque vous me le demandez, je vous dirai qu’au sujet de l’épisode réel de la suicidée de la Seine, ma source est M. Pierre Cardinal, réalisateur alors à l’ORTF, qui a raconté que Camus, lors de l’enregistrement du ‘Gros Plan’ en 1959, lui avait affirmé qu’il avait été lui aussi, comme Clamence, témoin du suicide d’une femme dans la Seine. Dans sa biographie remarquablement documentée, Herbert Lottman relève cette affirmation de Pierre Cardinal. Quant à l’expression ‘acte de lâcheté’, je l’emploie, bien sûr, en référence à l’œuvre de Camus, La Chute, dans le contexte même où l’écrivain utilise cet épisode pour en faire la base de son propos. Quant à l’’abandon de sa mère’, je n’ai pas voulu dire que Camus avait largué une mère comme un sac. Ce serait ridicule de le penser, tous sachant l’amour immense de Camus pour sa mère. Il fallait comprendre, et peut-être me suis-je mal exprimé, que Camus vivait comme une peine profonde – un abandon – le fait d’avoir laissé sa mère pour aller exercer ses métiers à Paris. Voilà. Espérant que cela vous satisfasse, permettez-moi, madame Sellers, de vous saluer respectueusement, Robert Lévesque, critique de théâtre, Le Devoir ».

    Le 22 janvier, trois fiches bristol : « Monsieur, d’abord merci de votre courtoise réponse. Deux remarques sur vos ‘sources’. La biographie de Herbert Lottman est loin de faire ‘autorité’. Malgré un souci maniaque du détail, elle n’est pas toujours exacte. Par ailleurs, M. Lottman (qui est venu chez moi à plusieurs reprises) a peut-être eu le tort de prendre ce que tout le monde lui disait pour argent comptant. Et, comme il m’a décrite avec des ‘yeux clairs’, j’ose suggérer que son jugement est aussi peu fiable que sa vue. En ce qui concerne Pierre Cardinal, je l’ai connu également puisque je jouais dans ce fameux ‘Gros Plan’ d’ailleurs assez raté – et je puis vous assurer qu’il ne faisait pas partie de la ‘famille’ de Camus. Depuis la parution de votre article, la première question qu’on nous pose porte toujours sur cette anecdote… Je vois maintenant que votre confiance a été trompée. Mais vous comprendrez qu’il serait désolant que cette rumeur calomnieuse se propage – et surtout parmi des gens que l’œuvre de Camus peut aider à vivre, et pour qui il n’est peut-être pas indifférent de savoir que l’artiste qu’ils admirent était aussi un homme de fraternité et de courage. Recevez, monsieur, mon meilleur souvenir, Catherine Sellers ».

    Adieu madame Sellers.

 

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