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Robert Lévesque
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Été glacial
par Robert Lévesque, 2014-04-10

    Pour celui qui est un fidèle du film de 21 heures à TFO (je me souviens de l’été 2009 où, lors d’une résidence d’écriture au bord du lac Pohénégamook, je n’en ai manqué aucun, c’était l’été des Ozu), les longs-métrages se suivent et commencent à se ressembler. Je flaire le budget restreint, ce qui expliquerait que, depuis deux ans, sur cette chaîne essentielle aux cinéphiles, on nous ramène un peu trop souvent les Maria Chapdelaine, le french cancan, les diaboliques et le salaire de la peur sans compter les dames du bois de Boulogne, les femmes entre elles et les enfants du paradis dont on commence un peu à avoir marre…

    Ce n’est pas tous les soirs que l’on veut un chef-d’œuvre, je l’ai déjà écrit, encore moins si c’est le même qui repasse de mois en mois. Ce carrousel de mêmes titres qui reviennent est au demeurant un impitoyable moyen de réaliser que les films qui tiennent vraiment la route (ou l’écran plutôt), et dont on ne peut jamais se lasser, sont plus rares qu’on pourrait le penser. Palmarès spontané : Citizen Kane, Raging Bull, Zelig, Les 400 coups, L’Aurore, Dernier tango à Paris, À bout de souffle, A Woman under the Influence, La maman et la putain, L’Atalante, Trouble in Paradise, Lost Highway, The Misfits, Les nuits de Cabiria, Key Largo, Un singe en hiver, It Happened Tomorrow, Casque d’or, Les mains d’Orlac, L’Ange bleu, Dans la ville blanche, Buena Vista Social Club, La vraie nature de Bernadette, La règle du jeu, Vertigo, Le voleur de bicyclette, Senso, To Be or Not to Be, ça va, on ne rechigne pas, on est repreneur, on ouvre un picpoul de pinet et on ajuste le son. Mais revoir en très peu de temps Tous les matins du monde, La chartreuse de Parme et La grande bouffe, Lancelot du lac et Lola Montès, Gabrielle et Le dernier métro, Farinelli, Caché, Le rouge et le noir, comme le propose ces mois-ci la programmatrice de TFO, ce n’est pas possible, faut pas prendre les enfants du cinématographe pour des canards sauvages…, si vous voyez ce que je veux dire…

    Il en est un cependant qui repasse déjà ce mercredi 16 avril, un film que j’ai vu il n’y a pas si longtemps sur TFO et dont j’applaudis le retour (en vous souhaitant la même découverte émue qui fut la mienne). C’est un film russe sorti en 2010, le troisième film d’un type né à Moscou dans l’ère soviétique déclinante qu’on appelait pourtant la restructuration, la fameuse perestroïka, car il avait 17 ans lors de la chute du mur de Berlin et 19 ans lors de l’effondrement piteux du régime. Il s’appelle Alexseï Popogrebski. M’est avis, mais je n’en sais rien, qu’il n’est pas poutinien, poutinard ou poutiniste pour un sou, comme le poutinesque Depardieu…

    Ce film, d’une durée imperceptible de 2 heures 10, a pour titre Comment j’ai terminé l’été. L’été en question, c’est l’été 2010, c’était donc un film actualiste mais où il n’est pas question d’actualité. Deux hommes traversent cet été à finir sur une île sibérienne, loin de tout, loin du monde, seuls. Comme dans Gardiens de phare de Grémillon, dont on pourrait penser que c’est une variation aussi tragique sans que les protagonistes soient père et fils, les deux hommes s’occupent d’une station météorologique polaire. Sergei et Pavel. Sergei est le météorologiste, c’est son métier depuis toujours, il est le doyen de la station, un mari et père en exil six mois l’an qui ne voit pas sa vie se passer autrement. Pavel est frais diplômé mais sans trop savoir si ce métier l’intéresse vraiment et il s’est engagé un peu vite à passer cet été dans ce coin de monde oublié, pour voir…, sans plus. Sergei est un communiste de fond, il n’a connu que ce régime et s’est instinctivement renfrogné de sa décrépitude finale. Pavel n’a pas connu le communisme, sinon dans son éclatement.

    Durant cet été, ils ne se parleront pratiquement pas, se contentant des gestes à faire et des rapports à envoyer à la station centrale. Sergei prend avec une certaine irritation la cohabitation avec ce blanc bec qui s’avère au surplus paresseux, isolé dans ses écouteurs.

    Chers amis, je ne vous en dirai pas plus sur ce chef-d’œuvre – où durant cet été étale et glacial se joue un drame. Le film a raté de près un Ours d’argent à Berlin mais les deux acteurs, Grigori Dobryguine et Sergei Puskepalis, ont ramené ex aequo l’Ours d’argent de la meilleure interprétation. Vous avez droit à la version originale avec sous-titres français pour le peu de dialogues qu’il puisse y avoir, vous avez droit surtout aux images absolument magnifiques du cameraman Pavel Kostomarov.

    P.-s. : cet article se veut un soutien à la programmatrice de TFO pour qu’il puisse obtenir une augmentation significative de son budget afin que la chartreuse de Parme et que les Maria Chapdelaine ne reviennent pas si souvent.

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