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Robert Lévesque
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Inexprimable Kleist
par Robert Lévesque, 2014-05-15

    Michael Kohlhaas, la plus ample nouvelle d’Heinrich von Kleist, paraît en 1808. Kleist a trente ans et l’habitude des censures comme celle des ruptures, familiale, intellectuelle, sentimentale. Fils d’un aristocrate militaire prussien, enrôlé d’office à 15 ans, il a quitté l’armée à 22 ans (se brouillant brutalement avec sa famille) pour choisir la philosophie, les mathématiques et la clarinette. Il lit Kant et y découvre la vanité de tout savoir. Rousseau le renvoie à sa solitude. Il se fiance, en se sachant inapte au mariage. Ce garçon idéaliste souffrira sa vie durant de sa singularité. Ses obsessions – dont celle, centrale, de la mort – feront la richesse de son œuvre (Goethe, qui a lu sa première tragédie, Robert Guiscard, duc des Normands, le compare à Shakespeare, ce qui le perturbe : il brûle le manuscrit). Il laissa une œuvre majeure qui allait être oubliée un temps et qui un siècle plus tard sera récupérée par tous les partis  et leurs adversaires dans une exceptionnelle gloire posthume, ambiguë et inusable.

    Ce jeune Kleist, un génie comme l’Allemagne en a produit quelques-uns (autant philosophes qu’artistes), est demeuré un écrivain insaisissable. Gide le disait « écrasé par son œuvre ». Enfant du dix-huitième siècle finissant et du dix-neuvième commencé (il se suicide à 34 ans, en 1811), poète et dramaturge tributaire de la génération allemande des Lumières (l’Aufklärung), Kleist se distancie de cette grande école de culture et de raison par une intransigeance, une violence qui parcourt ses textes, aussi une francophobie (il écrit Michael Kohlhaas quand Napoléon 1er occupe son pays). Rejetant le militarisme de sa lignée familiale, ce qui est vu comme une forfaiture, il n’en est pas moins marqué par le patriotisme et un sens de l’honneur, mais ces vertus chez lui se sont dévoyées dans le doute, vers l’ombrageux ; son Prince de Hombourg (que Gérard Philipe ressuscita dans les nuits d’Avignon des années 1950) est un jeune officier qui faillit à la discipline par peur de la mort. Un héros désobéissant. Qui, condamné, acceptera la mort. Sans regret.

    Ce romantisme sauvage a été la grande affaire du théâtre de Kleist. Le patriotisme également, dans ce qu’il a d’absolu. Ainsi, on a pu en faire plus tard la figure d’une Allemagne de l’honneur, une interprétation qui mènera au pire, à la fabrication d’un classique national-socialiste, embrigadé dans une nazification posthume exécrable, mais son théâtre et sa littérature allaient tout autant être récupérés par le marxisme (pour son Kohlhaas entre autres, le paysan qui s’attaque aux nantis) et par les camps des différentes nuances du socialisme, comme par les réactionnaires de tous poils et les décadents ; en voulez-vous en voilà des Kleist !
Brecht, homme de théâtre didactique, homme de gauche pragmatique, disait à propos de Kohlhaas, que son auteur avait été « annexé par les fascistes » et qu’il devait « être replacé dans sa stature historique la plus précise. Thème : le combat de la classe précapitaliste et encore révolutionnaire (la justice bourgeoise) contre le privilège féodal… ».

    Dans Michael Kohlhaas, ce texte qu’Arnaud des Pallières  a le courage d’aborder de front en le transposant assez fidèlement au cinéma, contrairement à d’autres qui ne s’en sont qu’inspirés, incidemment dans le western (c’est entre Ford et Dreyer cette histoire), l’ambiguïté fondamentale du texte de Kleist demeure (ce qui en soi est un signe de doigté) au point qu’on ne sait pas vraiment si, comme l’écrivain, l’adaptateur cinématographique, prend ou non le parti de Kohlhaas, cet éleveur de chevaux bon père de famille qui, devant l’injustice qui lui est faite, une injustice qu’il constatera impossible à faire réparer par l’appareil de justice des hommes en place,  va se venger en levant une troupe et passant à l’acte dans le sang. Ainsi, il se fera justice. Dans l’attaque.

    Kleist, selon le biographe Joël Schmidt (Julliard, 1995), voulait illustrer l’errance héroïque et suicidaire que représente ce jusqu’auboutisme courageux de Kohlhaas, mais son élan d’écrivain romantique (entendons chevaleresque), la force et la précision maniaque de son récit (dont le sujet est emprunté au Mikrochronologikum de Peter Hafftitz, chroniqueur du seizième siècle), sa puissance d’expression, sa jeunesse préservée (à 30 ans, imberbe, il avait gardé un air adolescent), son écriture ne pouvait être que le résultat littéraire et magnifié d’un individualisme forcené, ennemi de toutes contraintes, y compris celles du repentir, de la charité ou du bon sens.

    Moins « microchronologique » qu’Hafftitz et Kleist, Arnaud des Pallières a laissé tomber de grandes parts de cette formidable geste de vengeance (dont l’importante affaire du médaillon contenant un papier sur lequel l’avenir de la dynastie saxonne est prophétisé et qu’une bohémienne a remis à Kohlhaas, papier qu’il avale avant qu’on le tue) pour en conserver – cinéma oblige – l’essentiel, le combat inégal d’un homme contre le pouvoir. Des Pallières change bien des choses : le lieu (les Cévennes et non la Saxe, donc Martin Luther n’est qu’un théologien anonyme – magistralement campé par Denis Lavant) ; une fille unique attachée à lui mais qui s’en détache et le juge au lieu de ses nombreux fils fusionnels ; et, ce qui m’apparait un contresens majeur, l’ajout – cinéma oblige – d’une scène de sexualité (Kohlhaas baise avec sa femme, au surplus devant sa fille), ce que Kleist, dont la sexualité était secrète, n’aurait jamais pensé écrire ni suggérer... car, aussi angoissé que Kafka le sera en cette matière (Kafka qui admirait Kleist), l’auteur de Michael Kohlhaas, selon ses biographes allemands dont le tout premier, Eduard von Bülow, qui l’a connu, serait demeuré vierge jusqu’à sa mort, quoique se suicidant en duo avec une femme mariée, Henriette Vogel, une mère emportée par et avec lui dans un désir de mort longtemps planifié, propre et sans regret… Une mort scandaleuse.

    Le film d’Arnaud des Pallières, impressionnant à bien des égards (bande-son claquante et lancinante comme conscience en crise, nuées de mouches et frottements de fer, images sans cesse en mouvements nerveux, ombres et lumière), n’arrive pas à rendre toute la richesse de la nouvelle de Kleist mais il en rend l’incompréhension et surtout, quant à moi, il sauve son entreprise par une finale absolument magistrale. De tout ce film en sévérité, je retiendrai longtemps le regard soutenu de l’acteur Mads Mikkelsen au moment de l’exécution de Kohlhaas ; en contre-plongée, son franc et plein visage accablé mais ni triste ni agité, souverain, implacable, sans regret, regardant pour la dernière fois ces montagnes-là, ce pays-là... L’exécution de Kohlhaas, une scène d’une force absolue. Là, Arnaud des Pallières touche à l’âpre grâce du personnage.

    Récupéré par tout le monde et pourtant irrécupérable, c’est Kleist lui-même qui s’est le mieux défini lorsqu’il s’est dit « inexprimable »… Marthe Robert en a fait le titre de son remarquable essai de 1955, Un homme inexprimable…, un livre à lire au sortir de ce film. Comme il est essentiel, évidemment, d’avoir lu ou relu la nouvelle de Kleist avant de voir cette adaptation cinématographique. Combien l’avaient fait parmi la dizaine de spectateurs qui assistaient à la même séance que moi, le samedi 8 mai à seize heures trente dans un Excentris aux allures de gare déserte ?

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