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Robert Lévesque
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La grâce des Bouffes
par Robert Lévesque, 2014-05-22

    La critique fut acerbe et le succès énorme, souligné par quatre César dont celui de la première oeuvre ; ainsi, en 1981, débutait Beineix dans le cinoche, Beineix qui aujourd’hui ne fait plus de films, sans qu’on s’en plaigne... Vous vous souvenez de ce premier Beineix, Diva ? C’est drôle comme un film qu’on n’a pas trop aimé sur le coup (le trouvant à la fois branché et ringard, un coup d’essai, coup dans l’eau) vous laisse pourtant trente ans plus tard quelque chose qui persiste au souvenir, et quelque chose d’agréable. C’est mon cas avec Diva.

    Il y a l’air de La Wally, évidemment, ce chant d’adieu d’une fille à sa famille interprété par Wilhelmenia Wiggins Fernandez, devenue la scie qu’on entend souvent depuis et à cause de…, cette « chanson (dite) groënlandaise »,  Ebben ? Ne andro Iontana, tirée d’un opéra qui (comme cela est zarbi) fut à son compositeur, Alfredo Catalani, ce que Diva fut à Beineix, le seul succès mais, pour être honnête, pas vraiment le seul puisque Catalani, comme Beineix, a connu deux états de grâce qui ont laissé leurs marques, l’opéra Lorelei en 1890 et 37.2 le matin en 1986.

    Je me souviens surtout que cet air de La Wally résonnait entre les murs du sublimissime théâtre des Bouffes du Nord. Beineix avait eu la chance de pouvoir tourner dans cette salle décatie et mythique que Peter Brook et Micheline Rozan venaient de redécouvrir six ans plus tôt dans un état de grand délabrement et qu’ils eurent le génie de laisser en état (recouvrant de tissu que les sièges en bois du balcon) pour inaugurer en 1974 leur directorat inspiré avec Timon d’Athènes dans une adaptation de Jean-Claude Carrière. Ce théâtre parisien excentré, cette salle du quartier de La Chapelle du côté de la gare du nord, j’y ai connu des bonheurs de théâtre et des frissons d’histoire - rien qu’à penser que c’est là qu’en octobre 1893, Lugné-Poe et sa troupe du Théâtre de l’œuvre créaient l’adaptation française de Rosmersholm (cette pièce d’Ibsen que l’on joue dans un salon de L’année dernière à Marienbad), là aussi qu’Yvette Guilbert débuta dans La Reine Margot de Dumas, et là que Damia chantait ses goualantes pendant la Seconde guerre mondiale…, la grande Damia qu’on entend chanter Un souvenir quand Alexandre téléphone à Veronika dans La maman et la putain

    Oui, mais tout ça, ce bagage nostalgique, me direz-vous, ça ne fait pas de Diva un bon film ! Non, certes, mais ça aide à aimer un film qui vous montre ces murs-là, dans ce théâtre-là qui fut laissé à l’abandon durant 22 ans (de Funès dans un petit rôle y joua la dernière pièce en 1952, Winterset de Maxwell Anderson), un théâtre ruiné par les pluies, grêlé, carbonisé, marqué par les ravages du temps. Le revoyant ce Diva de Beineix (ce que vous pourrez faire dans la nuit du 24 au 25 mai à Radio-Canada vers les deux heures 26), j’en retrouve son principal suc, outre la beauté des murs des Bouffes du nord, dans le premier sujet : cet amour totalement pur que porte un garçon, un postier (Olivier Besancenot, en quelque sorte), pour une cantatrice noire qui, par souci de pureté, n’a jamais consenti à ce que l’on enregistre sa voix. Lui, Jules (joué par Frédéric Andréi au minois suave), il va l’enregistrer clandestinement pour emporter chez lui cette voix…, et puis la robe blanche qu’il dérobe dans la loge après avoir, dans la cohue, obtenu un autographe de sa diva opératique.
C’est le reste du film – le second sujet – qui dérange. Et qui déçoit. La grâce musico-muséale des Bouffes du nord disparaît dès que l’on en sort et que le petit postier se retrouve poursuivi par deux bandes, si l’on peut dire, des Taïwanais et des ripoux qui veulent mettre la main sur les bandes enregistrées dans la sacoche du facteur mélomane, les uns pour son enregistrement clandestin de La Wally et les autres – ô coup de scénar – pour y saisir un enregistrement qu’une prostituée y a glissé à son insu et sur lequel on apprendrait en l’écoutant que le commissaire divisionnaire Saporta (joué par Jacques Fabbri) dirige un réseau de prostitution. Vous me suivez ? Le film se perd alors en prises de vue que l’on veut toutes stylisées, maniérées, lookées et du coup superficielles, touillées à l’effet, avec un rien de Melville dans la lentille pour tenter de se donner un peu de noir dans le miroir. Dans les gazettes, on a parlé de cinéma du look

 

La bande-annonce de Diva
 

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