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Animation
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Annecy J-3
par Nicolas Thys, 2014-06-12

     Si l’animation est la résurrection d’objets inanimés, le festival redonne vie à des auteurs qu’on aurait pu croire enterrés tant leur absence est parfois longue. La dernière fois qu’on avait entendu parler de l’Australien Anthony Lawrence, c’était en 2009 et son nom n’apparaissait qu’en petit au générique de Mary et Max d’Adam Elliot, dont il était l’un des animateurs. Son précédent court remontait à 2001 et Looking for Horses était une réussite en stop motion dans laquelle deux sœurs en vacances sur une petite île découvraient la vérité sur la nature de la relation entre leurs parents. Hier on a pu enfin voir son nouveau Grace under Water, une fois encore adapté d’une nouvelle de Chrissie McMahon, qui revient sur la complexité des relations parents-enfants. L’île peu accueillante laisse place à une piscine peu engageante et la narratrice est la belle-mère d’une fillette quasi mutique et abandonnée par sa mère, qu’elle essaye d’apprivoiser. L’ensemble donne lieu à un beau film sur et sous l’eau, où la matière et ses transformations deviennent des éléments déterminants dans l’avancée du récit. Les marionnettes sont étonnantes, entre un grand réalisme des visages et des corps qui semblent peu sûrs d’eux-mêmes. On espère que le prochain mettra moins de 13 ans à venir !

     Le festival est riche en événements et 2014 est pour Annecy l’occasion de fêter le centenaire de la naissance de Norman McLaren. L’animateur d’origine écossaise, créateur de la section animation de l’ONF en 1941, est l’un des réalisateurs les plus importants du siècle dernier. Grand expérimentateur de formes et de techniques, il aura poussé à un niveau rarement atteint depuis l’ensemble du cinéma d’animation, encourageant ses spécificités et ses nouveautés les plus variées. Il était donc plus que logique de lui rendre hommage et ce dernier aurait difficilement pu être plus intéressant que ce qui nous est proposé.

     Plutôt que de simplement diffuser ses films, l’œuvre de McLaren est confrontée à d’autres. D’abord dans trois programmes intitulés « McLaren aujourd’hui ». Ils s’ouvrent et se ferment par un film phare du réalisateur et laissent place à l’inventivité d’une vingtaine de cinéastes dont le rapport à McLaren est direct ou indirect. Parmi eux, Steven Woloshen, Ryan Larkin, Mirai Mizue ou encore Marie-Josée Saint-Pierre et Pierre Hébert. Celle-ci est venue avec deux films : McLaren’s Negatives, de 2006, un portrait intéressant du cinéaste où sa voix se superpose à des animations et des extraits de films, et son tout dernier Flocons qui date de 2013, né d’un travail de recherches dans les archives de Claude Jutra en vue de la réalisation de son récent Jutra, qui ne concourt pas à Annecy. Après avoir découvert l’existence d’une bande d’essais inédite et non terminée de McLaren filmant son acolyte d’Il était une chaise, la réalisatrice a repris la pellicule et l’a retravaillée en vue d’un film court et amusant en hommage à l’animateur, dans lequel on le voit travailler et s’amuser avec un Jutra sur pellicule qui déverse des flocons de neige sur un monde obscur.

     Pierre Hébert, quant à lui, a connu Norman McLaren qui l’a fait entrer à l’ONF dans les années 1960. En tant que réalisateur, il a expérimenté différentes techniques, mais surtout la gravure sur pellicule qu’il a beaucoup pratiquée en direct, au milieu d’un public et parfois accompagné de musiciens ou d’autres artistes. Il était donc naturel de lui demander de venir et de réaliser une performance live autour d’un film de McLaren : Blinkity Blank, dont l’animation intermittente l’a beaucoup inspiré dans ses réflexions et sa pratique. La grande salle du Musée-Château d'Annecy lui a donc été réservée pour un dispositif assez complexe en binôme. Pendant que le compositeur italien Andrea Martignoni s’occupait de dessiner le son en direct sur pellicule, Pierre Hébert allait et venait entre la gravure sur film 16 mm et une table servant aux créations numériques. Si on a pu noter quelques problèmes techniques, ceux-ci n’ont en rien entravé la bonne marche de la performance et l’ont rendue plus humaine encore. Le réalisateur, à l’aide de compositions diverses, de boucles et de réservoirs d’images, a travaillé les principales formes du film de McLaren et a confronté les modes de créations en partie numérique (il trace au feutre sur une tablette et efface au chiffon) et argentique. L’ensemble mettait en valeur le film d’origine et en révélait certaines caractéristiques tout en le faisant entrer dans une nouvelle modernité.

     Enfin, la performance n’était pas la seule manière de mettre en rapport Hébert et McLaren. Une exposition leur est également consacrée où l’on trouve, dans deux petites salles du Musée-Château, des films ou lettres au contenu toujours très graphiques de McLaren avec de nombreuses peintures de Pierre Hébert qui sont exposées pour la première fois en France.

     Ce triple hommage, tout en confrontations et jeu de questions-réponses, propose l’idée d’une œuvre toujours en vie, toujours en mouvement, au contenu riche et inépuisable et rejoint l’idée que développait André Martin en 1958 quand il écrivait : « En proposant aux cinéastes une infinité de moyens, McLaren multiplie les formes de genèses possibles pour une œuvre d’animation, faisant de cette genèse même, non pas un stade provisoire de l’œuvre, mais un de ses moments les plus pathétiques, dont aucune projection-exécution publique ne peut se considérer déliée. » Si c’est réussi, c’est que le festival n’a pas considéré McLaren tant comme un mort à vénérer sur un piédestal et ses films comme des objets à exposer, que comme un artiste dont il est nécessaire de travailler les œuvres encore et toujours, ce que font les programmes, ce que fait Pierre Hébert et ce que fait l’exposition, chacun à sa manière.

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