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Animation
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Monastère d'Annecy J-4
par Nicolas Thys, 2014-06-13

     Un peu de prosélytisme animé, suivi d’un sermon un tantinet provocateur, ne fera de mal à personne, bien au contraire. Ceux qui ont assisté aux sélections en compétition ont pu le constater, la religion prend de plus en plus de place. De l’obscur et beau renouveau évangélique de Wendy Morris à l’amoureux pèlerinage de Compostelle suisse de Mauro Carraro, en passant par la délirante et succulente recette de gruau biblique de Sharon Smith, on croirait que l’animation se donne des airs mystiques. Mais ce qui est nécessaire de rappeler aux festivaliers trop occupés à courir après les Minions de Mac Guff et au reste du monde qui ne s’est pas prosterné dans la salle 4 du Décavision à 22 h 30, c’est que Dieu à déjà au moins un nom (nous ne sommes pas contre le polythéisme) :

Bruce Bickford, le baron perché de la pâte à modeler

     Et le réalisateur Brett Ingram, avec le très sacré documentaire Monster Road sorti en 2005 et qui lui est consacré, est son prophète. Comment pourrait-il en être autrement d’un homme autant en symbiose avec la matière qu’il travaille en autodidacte depuis son plus jeune âge et qui fut aux côtés de Frank Zappa pendant plus de six ans ? Le sous-sol de ce solitaire et ermite est le paradis des miniatures à mettre en mouvement, le plus beau des studios dans un environnement minuscule. Cet éternel enfant sadique de l’animation en volume y a réalisé certaines des plus impressionnantes métamorphoses et son point de vue sur le monde est aussi simple et naïf que puissant et original. Quand un individu ose affirmer, en y croyant de tout son être, que l’animation est la chose la plus importante au monde, que Bill Gates pourrait avoir chez lui au moins 50 studios d’animation et que, s’il ne le fait pas, c’est qu’il n’a pas conscience de ses possibilités, et que les hommes devraient arrêter de faire la guerre pour en faire des films d’animation (ce n’est pas la vingtaine de cinéastes des deux programmes sur le centenaire de 14-18 qui diront le contraire), on ne peut que s’agenouiller. Chantre de l’autoapprentissage et de la vie dans la nature, Bruce Bickford disait aussi que cela ne servait à rien de parler des films et qu’il fallait les faire. Dès samedi soir, on se taira pour partir silencieusement en pèlerinage à Saint-les-environs-de-Seattle.

     Mais pour le moment, revenons quelque peu sur un programme en compétition marqué par le sable et la danse. Outre le très érotique Pilots on the Way Home de Priit et Olga Pärn, on a été impressionné par le plus enfantin mais tout aussi réussi When I Was a Child de Maryam Kaskoolinia, déjà auteure d’un splendide Tunnel voilà deux ans, et qui rappelle l’importante de l’animation traditionnelle en Iran. Sur un scénario assez simple à partir des peurs et croyances enfantines, toutes universelles, et une mise en scène qui joue sur les contrastes entre le noir, le blanc et le sable, la réalisatrice propose un court remarquable.

     La pâte à modeler d’Eager d’Allison Schulnik, plus terrifiante et lugubre, n’en propose pas une expérience moins intéressante. Ses monstres filaires, ouverts et dégoulinants de chairs en métamorphoses constantes, ne vont pas sans rappeler par leur danse macabre et leur fond noir l’un des films les plus controversés du festival et qui figurait dans la compétition d’avant-hier : Hipopotamy de Piotr Dumała. Pourtant, les deux n’ont rien à voir côté scénario et c’est certainement ce qui a le plus interpelé chez le réalisateur polonais. Pourquoi ? À cause de son sujet malsain et cruel comparant, sur une musique grandiose d’Alexander Bălănescu, collaborateur régulier de Phil Mulloy, le comportement humain à celui des hippopotames, et son traitement volontairement neutre. Dans un lieu sombre, des femmes nues se baignent avec leur bébé dans les bras. Des hommes arrivent, tentent de les violer et après avoir vu l’un d’eux se faire tuer, lancent les enfants sur les pierres avant de s’accoupler avec les mères qui n’en sont plus.

     Le thème est monstrueux, le traitement est plastiquement magnifique, créant à partir de dessins sur papier et d’un travail sur ordinateur une véritable chorégraphie où des images se répètent, se dédoublent, s’entrechoquent et où mouvements et traitements des corps se font toujours plus violents. Pourtant la neutralité du cinéaste ne devrait pas être gênante, car qui aurait envie qu’on lui dise quoi penser ou comment penser ? Quand on considère qu’un spectateur est incapable de se faire son propre avis sur un thème donné, c’est qu’on le prend pour un idiot. Le public révulsé aura raison, le film n’en sera pas moins aussi intéressant que sinistre envers la condition humaine. Il n’est guère question de faire l’apologie d’un massacre ni sa critique assassine, mais de proposer un thème aux inspirations aussi animales que mythologiques et donc cruelle (on peut penser à l’épisode romain des Sabines par exemple), dans une exploration des rapports de force et des corps animés. En cela, il est particulièrement réussi et la musique lui apporte une seconde puissance, pesante, mais intense.

     De toute façon, pour rappeler une parole divinement vraie que n’aurait guère reniée La Palice, mais que trop de monde a tendance à oublier : « Movies are about movement » (Bruce Bickford). En ce sens, l’hippopotame humain du réalisateur de Franz Kafka et de Łagodna est passionnant.

 

PHOTO : Hipopotamy de Piotr Dumala

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