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Robert Lévesque
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Marlowe et Séraphin
par Robert Lévesque, 2014-07-03

    Avec Les enquêtes de Philip Marlowe dans l’édition Quarto de 1305 pages sur le siège avant d’une Chevrolet Spark rouge de location, la brique de Chandler judicieusement posée à la place du mort, j’ai roulé cinq jours question de m’aérer. Le fleuve était mon GPS, c’est lui qui me guidait, que je voulais entendre, c’est vers lui que j’accélérais, le pied sur le champignon, et, passés les villages de Cacouna et de L’Islet-sur-mer, l’apercevant enfin, j’étais « sur les bords du grand fleuve »  comme le chantaient les écoliers d’avant la Révolution Tranquille. Je m’en allai donc pioncer léger dans un motel, le Motel de la mer, à Pointe-au-Père, là où il y a cent ans coulait l’Empress of Ireland deux ans après le Titanic (qui, lui, a tout ramassé ; pas de James Cameron pour nous faire un Empress of Ireland et je trouvais cela injuste, ai-je pensé devant le petit mausolée que l’on croise inopinément en allant vers le phare par l’ancienne route, mais me souvenant soudain que mon père, qui, adolescent, avait vu les noyés de l’Empress alignés sur le quai, m’y emmenait parfois à ce mausolée minuscule…).

    J’étais donc en vacances, seul avec Marlowe, un type pas vraiment sympa mais dont on aurait absolument voulu être l’ami s’il avait pu en avoir, et avec en tête des commémorations de naufrage et un souvenir de « nuit rouge ». Car si Pointe-au-Père n’en a cet été que pour son Titanic à lui, avec musée, écouteurs et tout, où l’on nous apprend que les 1,102 morts de l’Empress of Ireland valent bien les 1,490 de l’autre, Rimouski, tout à côté, souligne au Musée régional le 64e anniversaire du grand incendie qui ravagea la moitié de la ville, ma ville, dans laquelle j’avais cinq ans et demi quand un soir de grand vent, le samedi 6 mai 1950 vers 18 heures, des fils électriques se cassèrent et des flammes éclatèrent dans la cour à bois de la Price Company. Les tisons traversèrent le pont comme des brûlots volants et enflammèrent hôpital, hospice, couvents, écoles, des centaines de maisons mais pas la nôtre… À mon grand chagrin d’ailleurs, me rappelais-je, car le gamin que j’étais savait que, le cas échéant, un camion devant la maison me le faisait espérer, nous irions avec la coutellerie nous réfugier à Amqui chez mes grands-parents paternels et je vous prie de me croire, chers amis, que ma grand-mère Catherine aux cheveux si roux (qui mourra plus tard dans un accident de voiture) était mon grand, mon premier amour…

    Les souvenirs de mon passé (pour parler comme Trenet) et les embrouillaminis des enquêtes de Philip Marlowe ont donc, entrecroisés, tissé le décor imaginatif de mes courtes vacances. Lecture le matin, visites et réflexions de toutes sortes l’après-midi, l’apéritif dès 18 heures et, blancs ou rosés, morues ou homards, c’était selon les états d’âme du soir ; jamais de whisky et de cigarettes, ni Old Forrester ni Camel, n’en déplaise à Marlowe…, ni, bien sûr, un Luger à l’aisselle… Il me revint un moment que, sur la plage déserte que j’observais, à peu près dans ce coin-là, mon père m’emmena un jour voir la baleine. Une immense baleine (j’avais sept ou huit ans, elle était forcément immense, dans mon souvenir, elle le reste) s’était échouée sur la grève entre Pointe-au-Père et Sainte-Luce-sur-mer et c’était l’attraction ! On allait à la baleine. Morte, frappée sans doute par un paquebot, elle avait saigné, son sang séchait. Des hommes la découpaient à la tronçonneuse quand mon père m’y ramena.

    Dans The Little Sister, c’est au pic à glace planté dans la nuque qu’on achève les grandes personnes et quasiment sous le nez de Marlowe. Ce roman de 1949 est à peu près le seul qui n’ait pas connu d’adaptation et de gloire à l’écran, je crois. Et il se trouve que c’est dans ce roman-là, tiens donc, que Raymond Chandler portraiture à la vacharde le milieu du cinéma (qu’il a connu comme scénariste salarié des grands studios) et qu’il achève bien les stars, comme celle qui, imaginée et décrite sous le nom de Mavis Weld, a connu plus d’hommes en sueur que les champs de bataille… « Des stars, quelle niaiserie », pense Marlowe, écrit Chandler. Je recommande aux cinéphiles de choisir ce roman-là qui fut traduit en 1950 et publié dans la Série noire de Gallimard sous le titre assez ridicule de Fais pas ta rosière !

    Question cinéma, j’en ai appris une étonnante à l’exposition sur le grand feu de Rimouski au musée régional. Moi pour qui, dans l’histoire de ma ville, il n’y avait eu que deux cinémas, le Cartier et l’Auditorium (on disait l’Audito), eh bien, dans l’album de l’expo Si le feu de Rimouski m’était conté…, on évoque le Rikois, le cinéma Rikois ! Qui aura donc brûlé quand j’avais cinq ans et demi. Heureusement qu’il y a des rédacteurs d’albums-souvenirs d’incendie pour nous rafraîchir la mémoire. Sans ce feu ravageur, l’âge venu d’aller au cinéma, j’aurais donc eu trois choix et je serais parfois allé au Rikois… Dans cet album, on y apprend même quel film était à l’affiche ce soir-là, le samedi 6 mai 1950, quelles bobines de pellicule brûlèrent. C’était le Séraphin de Paul Gury qui terminait sa semaine triomphale (avec Hector Charland, le Séraphin d’origine), le sequel d’Un homme et son péché du même Gury qui s’appelait à la ville Loïc Le Gouriadec et avait épousé Yvette Brind’Amour avant que celle-ci ne change discrètement d’orientation sexuelle.

    Et plus encore, vous savez quel film aurait pris l’affiche du Rikois la semaine suivante si la moitié de la ville n’avait été rasée par les flammes de l’enfer ? C’eut été Marie-Madeleine – la pécheresse, du Mexicain Miguel Contreras Torres, avec Medea de Novara. Ce film édifiant étant de 1945, il datait donc de cinq ans et dans l’Écho du Bas Saint-Laurent, le journal local qui l’annonçait, on précisait « pour la première fois à Rimouski ». Ah les jeunes années cinquante…!

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