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Robert Lévesque
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Au petit écran ce soir
par Robert Lévesque, 2014-08-28

    Si, aujourd’hui, les relations entre le cinéma et la télévision sont d’ordre incestueux, celle-ci corrompant celui-là, les deux se jetant dans le même lit et faisant des enfants difformes (les exemples sont multiples et constituent un sous-genre), il fut un temps, à la fin des années 1950 et au début de la décennie suivante, où certains crurent que l’un (qui régnait) et l’autre (qui naissait) puissent avoir des relations normales, enrichissantes, inspirantes. Rossellini fut la grande figure de ce rapprochement. Le cinéaste d’Europa 51 tourna le dos au grand écran afin de consacrer ses derniers ouvrages au petit écran. Le chef-d’œuvre de sa manœuvre demeure La prise du pouvoir par Louis XIV.

    Il y avait de la naïveté dans l’idée qu’avait Rossellini que le cinéma pourrait ainsi atteindre un plus grand public sans se déshonorer, en rehaussant la qualité de la télé. Les admirateurs du maître, exclusivement des cinéphiles, ont la plupart oublié ces films tournés pour la télévision, L’âge de fer en 1964, le Socrate de 1970, son Pascal, son Saint-Augustin et son ultime Messie en 1976. Des films de télé certes (on ne disait pas encore téléfilms) mais des films sans grâce, et pesants de christianisme pédagogique. Preuve que son idée battrait vite de l’aile, son meilleur essai, La prise du pouvoir par Louis XIV a connu une plus grande carrière dans les salles d’art et d’essai que dans les living-rooms…

    Il y eut Spielberg qui débuta avec un téléfilm pour le réseau ABC (Duel, tourné en 12 jours en 1971). Il y a Godard qui fut l’un de ces cinéastes attirés par les sirènes du petit écran. Ses films tournés hors de l’industrie du cinéma et pour la télé soi-disant prolétaire, se trouvant à correspondre à sa période post-68, ses Vent d’Est, ses Pravda, ses Jusqu’à la victoire, eh bien ils furent tous refusés d’antenne. Les cinémathèques (et encore) furent leurs refuges. Godard revint au grand écran après ce grand écart, Godard toujours Godard, avec Prénom Carmen et Je vous salue Marie dans les années 1980, et le voilà dans les années 2010 avec des films dits jeunes (Film socialisme et Adieu au langage) que seuls les vieux cinéphiles (et encore) vont voir.

    Il est un autre cinéaste qui, le temps d’un film, a succombé, dans ces années cinquante-là, à l’appel de la jeune télévision. Jean Renoir. En 1959, revenu de Los Angeles depuis un an, au moment où par temps perdus il écrivait son merveilleux livre sur son père (Pierre-Auguste Renoir, mon père), il accepta de tenter l’expérience. Sa compagnie s’associa en coproduction avec la RTF (l’ancêtre de l’ORTF) pour réaliser un film comme, disait-il, on fabrique « une dramatique » dans les conditions de la télévision. Ce qui donnera son moins bon film, Le testament du docteur Cordelier, diffusé ce dimanche 31 août sur TFO et qui, quoique raté, est un cas d’espèce dans la relations ciné-télé.

    Renoir écrivit un scénario qui reprenait, la transposant dans le Paris des années 50, l’histoire du docteur Jekyll et de monsieur Hyde de Stevenson. Sans que le nom de celui-ci apparaisse au générique. Enthousiasmé, idéaliste, il croyait quasiment que son film serait réalisé et diffusé simultanément. Ce qui ne sera évidement pas le cas. Il ne passera à la télé qu’en novembre 1961, deux ans plus tard, et sortira dans une salle parisienne. La critique l’éreinta. On voit ce film aujourd’hui, on se frotte les yeux devant le simplisme de l’affaire. Ça démarre avec l’équipe qui arrive aux studios de la RTF, Renoir (chapeau mou, écharpe flottante) salue le personnel et va s’installer en studio, il va s’asseoir à une petite table, fait un test de voix comme s’il allait présenter l’émission « Au théâtre ce soir ». Et alors il dit : « Nous venons tout juste d’assister à un événement singulier que nous allons vous rapporter… ». Les images alors vont défiler, travelling vers la maison de banlieue du docteur Cordelier, un psychiatre, dont on nous dit que depuis un certain temps il ne sortait plus de son laboratoire…

    Va alors s’enchaîner l’histoire, le cas étrange de ce médecin qui, pour tenter de connaître les sources du mal, a composé un breuvage qui va réussir à le transformer en un autre homme, un monstre qu’il nomme Opale. Cette créature va commettre le mal, attaquer une fillette, casser les béquilles d’un vieil homme, et le pire, un meurtre. Cordelier, parfois, boit un antidote pour redevenir lui-même et ainsi mener une double vie qui mènera l’histoire à son apothéose, forcément suicidaire.

    Renoir a fait répéter les acteurs durant deux semaines, comme au théâtre. Puis on décida que le tournage serait rapide, 14 jours, avec huit caméras. Les journées de travail étaient volontairement longues de sorte que les comédiens maintiennent le mouvement des personnages, jouant dans un état proche de celui qu’ils vivent sur les planches… Assistant à ce tournage et témoin des intentions, le critique Jean-Luc Godard, dans Arts, numéro d’avril 1959 (il n’a donc pas vu le résultat), va écrire qu’il s’agit du « tournage le plus révolutionnaire de tout le cinéma français ». Rien de moins. Tournage atypique peut-être, mais le film sera insignifiant. Renoir retournera vite à son art car, avant que ce film pour la télé soit montrable, il va tourner Le déjeuner sur l’herbe, retrouvant sa palette, ses couleurs, sa manière, sa liberté.

    Il faut dire que Jean-Louis Barrault, interprétant les deux rôles, porte une part de l’échec sur ses épaules théâtrales. Barrault, quand il est Opale, on dirait qu’il se croit dans la version enfer des Enfants du paradis, qu’il est vraiment sur le boulevard du crime, c’est un Baptiste noir, méchant, fou, mais avec la même gestuelle poético-clownesque que chez Carné. Et quand il incarne le docteur Cordelier, on dirait le comédien Charles Granval après une cure minceur exagérée, il semble imiter le bon chic bon genre sans la rondeur du premier mari de sa femme, Madeleine Renaud… On comprend que dans ses mémoires, Souvenirs pour demain, Barrault n’ait pas écrit un seul mot sur ce film (son seul Renoir tout de même). Pour lui l’année 1959 est celle où Malraux lui confie la direction du Théâtre de l’Odéon…

    Pour paraphraser Boileau que Les Fourberies de Scapin avaient ennuyé et qui régla l’affaire en deux alexandrins demeurés célèbres : « Dans ce sac ridicule où Molière s’enveloppe, je ne reconnais plus l’auteur du Misanthrope », je pourrais y aller comme ci à propos de ce Testament du docteur Cordelier : dans ce téléfilm nul où Renoir s’évapore, je ne reconnais plus l’auteur de Carrosse d’or

 

La bande-annonce du Testament du docteur Cordelier

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