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Robert Lévesque
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Je lis moi non plus
par Robert Lévesque, 2014-09-04

    C’était au temps où le Festival des films du monde avait de la vitalité, une vraie salle de presse, Homier-Roy et Chantal Jolis étaient nos Ebert & Siskel et s’engueulaient quotidiennement à la télé de Radio-Canada vers les 19 heures, et puis sur le câble on trouvait un canal où l’on pouvait suivre les conférences de presse que Richard Gay animait (si l’on peut dire…), la compétition avait des couacs mais parfois une certaine merveille, Trudeau (au pouvoir ou pas) était un habitué de la soirée d’ouverture, il y amenait parfois le petit Justin, et Losique était Losique tel qu’en lui-même…, sans la casquette qui ne lui viendra qu’avec les temps durs ; je me souviens qu’une année il fit tout pour que je ne puisse m’accréditer et que la Cauchard-Cougar m’aurait griffé au sang si elle avait pu, bref c’était le bon temps et en 1988, le Grand prix des Amériques alla à un film bien tourné (comme on le dirait d’une fille), un film délicieux avec Miou-Miou, la charmante Miou-Miou pour qui plusieurs auraient fait des bassesses afin que, comme dans ce film, elle vienne lire quelque chose de L’Arétin ou un rien de Sade dans leur chambre…

    Vous aurez reconnu La Lectrice, de Michel Deville, ce film sorti d’un livre dans lequel une péripatéticienne de la lecture vient lire à domicile des pages à des esseulés, à la demande, arrivant le soir entre chien et loup ou vers la fin de l’après-midi, sage et docile, une madone des sleepings lisant juste, lisant ce que le client voulait, selon les goûts de ces solitaires (handicapé, en veuvage, retraité, stressé en manque de calme) qui faisaient appel à ses services. C’était avant le Kijiji et les GPS, Marie (ainsi s’appelait-elle dans le livre, mais dans le film elle était Constance qui avait lu ce livre) avait publié une « petite annonce » dans les gazettes et devait trouver son chemin, munie de bons souliers, dans son sac le bon livre pour la bonne personne selon une entente téléphonique intime sur les désidératas ou les désirs du client, de la cliente.

    Des films légers comme La lectrice, où la lecture est au centre d’un spectre d’expressions des désirs, il y en a peu. Michel Deville avait tout de suite sauté sur l’occasion rare en lisant le roman de Raymond Jean paru en 1986 chez Actes Sud. Raymond Jean (1925-2012) l’homme de lettres, l’essayiste de gauche qui avait le sens du plaisir et alla même le dénicher chez les orateurs révolutionnaires (Le dessus et le dessous ou l’érotique de Mirabeau, Actes Sud 1997), venait avec cette Lectrice de réussir un livre remarqué. Avec ce roman désinvolte aux scènes différentes et successives quoique semblables (le client reçoit la lectrice), Deville (qui en signa l’adaptation avec sa femme) a réussi une sorte de Ronde ou de Plaisir (clins d’œil à Ophuls) où le film à sketches atteint une fluidité qui fait oublier qu’il est un film à sketches, donnant une suave unité à l’ensemble.

    Et il y avait Miou-Miou, qui était venue rafraîchir le FFM des belles années pré-torontoises. C’est elle qui avait donné de la suavité à ce film, créant son aura ; en Marie-Constance elle traversait avec une désinvolture assez ambigüe les situations de lecture, les cas de figure, à différentes allures. Je me souviens de Maria Casarès alitée, veuve d’un général soviétique qui jouissait à l’écoute de pages de Marx et avait une passion immodérée pour le grand Tolstoï. La Casarès dans son plus grand caméo en carrière. Patrick Chesnais jouait le pdg névrosé qui épouvantait un peu la lectrice (et il alla se chercher le César du meilleur second rôle). Autre morceau de choix : Pierre Dux (dont c’était l’avant-dernier film) en magistrat à la retraite assouvissant son admiration pour les pages les plus exquises du divin marquis…

    Ce film (le prix Louis-Delluc 1988) qui donne à la littérature et à la lecture la place qui lui revient, celle du refuge et du plaisir, et qui illustre à merveille la phrase de Valéry Larbaud, ce vice impuni, la lecture, eh bien vous le verrez sur TFO le lundi 8 septembre à 21 heures. La musique est de Beethoven.

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