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Robert Lévesque
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Charlot s’inquiète
par Robert Lévesque, 2014-09-18

    La sortie du muet pour Chaplin ne fut pas facile, il angoissait, il déprimait. « J’avais pensé à différentes voix pour Charlot ; qu’il devrait parler par monosyllabes, ou simplement marmonner. Mais c’était inutile. Si je parlais, je deviendrais un comédien comme les autres », écrira-t-il en 1964 depuis la Suisse dans My Autobiography (traduit chez Robert Laffont). Je relisais ces pages ces jours-ci, les passages où il décrit sa procrastination, ce qu’il appelle ses « mélancoliques problèmes » au moment de devoir passer au parlant ou fermer boutique. Au parlant où son talent déclinera ; il le pressentait, je crois. La pantomime, son art, c’était la vie ancienne, le passé, sa gloire.

    Alors choisissant de persister et signer encore en muet, comme dans un geste provocant ou désespéré (on ne sait trop), Chaplin tourna en 1936 Modern Times. Neuf ans après la sortie du premier film « sonore, parlant et chantant », le fameux Jazz Singer ; cinq ans après le City Streets de Mamoulian ; trois ans après le Scarface de Hawks. Ce joli paradoxe (envisager et ironiser sur les temps modernes au moyen d’une technique disparue) était d’ordre élégiaque. Hormis The Great Dictator qu’il tournera en 1940, en partie parlant mais entièrement génial, ses derniers films, au parlant comme ceux des autres, seront ses moins bons et à la fin, en 1965, ce sera la catastrophe de La comtesse de Hong-Kong dans lequel il apparaît brièvement dans la peau d’un steward malade…  

    On pourra revoir Les temps modernes (évidemment un chef-d’œuvre) à Télé Québec ce vendredi 26 septembre à 23 heures 30. C’est Chaplin dans son dernier Charlot (le Calvero de Limelight en 1953 n’en étant qu’une réminiscence). Et c’est Chaplin avec pour la première fois sa chère Paulette Goddard qui deviendra sa troisième épouse et dès lors une star. Après le tournage dudit film, ils iront se jouer il matrimonio segreto du côté de Canton en Chine car, Modern Times sorti, Chaplin fuyait la presse, il craignait la critique, ne voulait pas voir les bulletins des recettes commencer à chuter dès la seconde semaine en salles, et surtout parce qu’on avait commencé à dire que ce film se moquant des usines américaines était communiste… J. Edgar Hoover l’avait dorénavant à l’œil…, et son histoire américaine se finira très mal, on ne sait plus s’il a rompu les ponts ou si on l’a expulsé, les deux décisions se jouant simultanément.

    L’idée la plus frappante dans Les temps modernes - une machine à nourrir les ouvriers pendant qu’ils travaillent à la chaîne de montage - trottait dans la tête de Chaplin depuis ses belles années du muet. Il raconte dans ses mémoires écrits à Corsier sur Vevey qu’après ses contrats avec la Keystone et ceux avec les Films Essanay, dès 1916, il jonglait avec des idées pour réaliser de plus longs films, « par exemple, un voyage dans la lune » (où il aurait succédé à Méliès), « un spectacle comique montrant les Jeux Olympiques » (où il aurait avant elle fait une compétition satirique aux symphonies filmiques de Leni Riefensthal), ou « les possibilités de jouer avec les lois de la pesanteur ». Il ajoute : « Ç’aurait été une satire du progrès. Je songeais à une machine à nourrir, à un chapeau radio-électrique qui pourrait enregistrer les pensées… ». Seule la machine à nourrir va survivre parmi ces idées : Charlot sera le cobaye de l’invention, la scène, entrée dans son panthéon de cinéaste de génie, est délirante à jamais.

    Contrairement à René Clair qui, dans À nous la liberté, avait signé en 1931 un poétique éloge de la société industrielle (un chef-d’œuvre qui l’inspira tout de même), Chaplin n’était pas un moderniste, il entendait se moquer du progrès, sinon le dénoncer du moins en rire, nous en faire rire plutôt, car il trouvait là une nouvelle matière (autrement dit de nouveaux sketchs) pour son Charlot qui devenait donc à la suite Charlot travailleur à la chaîne, Charlot exploité, Charlot avalé par la chaîne de montage, Charlot hospitalisé, Charlot charmé par une pauvresse rencontrée dans un panier à salade (sa Paulette, dite la gamine), Charlot chômeur puis, la scène sera sa dernière de pur génie, Charlot serveur chantant dans un restaurant et poussant la chansonnette en un charabia à peu près italien… J’aime voir que ses adieux sont là, ses véritables adieux, dans le décor d’un boui-boui italien de New York…, Charlot s’inventant une langue comme le fait un gamin de cinq ans…, un esperanto du pauvre.

 

La machine à nourrir de Modern Times

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