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Robert Lévesque
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Gueules noires
par Robert Lévesque, 2014-10-02

    Qu’ils aient des tronches, des bouilles, des trognes, ce sont des gueules quoi ! Vous pensez illico aux contemporaines, Depardieu, le vieux Léaud qui ressemble à Artaud ; et jadis celles des Harry Baur, Michel Simon et Raimu. Question gueules, Boris Vian en son temps aurait dit des trombines et Louis-Ferdinand Céline des poires ;  j’ajouterais des fioles car c’est l’alcool qui les peaufine, ces visages, les sculpte, ces faciès…

Mais rassurez-vous (ou regrettez-le), je ne vais pas causer de la beauté ingrate et de la laideur fertile des atypiques figures masculines de l’écran ; on ne fera pas de la physiognomonie de Lavater en allant chercher l’homme sous le masque, le programme serait vaste… Non, cette petite introduction sur le facial des bêtes de l’écran aura servi à exposer trois têtes d’antan, Francis Blanche, Bernard Blier, Lino Ventura.

    Les plus rapides sur la gâchette ont déjà saisi qu’avec ce trio (qui repose en paix), on va chez Lautner, ses flingueurs, ses barbouzes… Au pays de Molière, mais dans la langue d’Audiard. Deux occases : on reverra à l’écran plat et plasma la triade de truands dans Les tontons flingueurs (film sorti cinq jours après l’assassinat de JFK, descendu par la critique, objet de culte pour quelques cliques d’amateurs de répliques) et dans Les barbouzes (bâclé l’année d’après, rires encore garantis).

    Nous étions donc en 1963 et en 1964. La Nouvelle Vague vivait son tsunami décontracté, Aragon était Fou d’Elsa qui n’était pas encore morte, Braque et Nehru cassaient leurs pipes, les G.I. allaient découvrir du pays au Vietnam, Rosi faisait Main basse sur la ville, Hitchcock filmait Les Oiseaux, Forman avait L’As de pique et Truffaut La peau douce, Huston entrait dans La Nuit de l’iguane, Bergman proposait Le Silence et Godard Le Mépris, mais Georges Lautner, lui, imperturbable, tournait avec notre trio, déguisés en flingueurs sur le retour et trafiquants d’armes sur l’erre d’aller, des versions canailles des gaîtés de l’escadron, du Courteline décalé dans le petit crime, réécrit par Michel Audiard et tourné par ce Mack Sennett de Paname…

    Ces gueules d’hier, c’étaient des gueules noires, Blanche et Blier en particulier, des acteurs de fond qui descendaient dans les studios tous les jours, creusant le sillon de la comédie parodique ;  ils ne voyaient plus la lumière du jour, que celle des plateaux. Ils ne devaient pas avoir bonne mine, remarquez, mais le salaire était mieux que celui des Lantier et Maheu au puits du Voreux. La nuit venue, remontés, bien lavés, ils allaient faire bombance dans les bistros riches d’assiettes en passant sans crier gare du cassoulet à la choucroute ; nous tenons du biographe de Blier (Jean-Philippe Guerand, très minutieux) que les « dîners Camembert » de Blanche et Blier (Darry Cowl y passait) n’étaient pas de la tarte et que leurs biftecks pouvaient être épais comme des annuaires…

    Avaient-ils de l’allure ces gens- là ! Je ne parle pas classe dans le maintien, mais vitesse de croisière. J’ai fait le calcul dans les filmographies. En 1963 et 1964, pour rester dans la période tontons-barbouzes, Francis Blanche a tourné 18 films, 5 en 1963, 13 en 1964. Ça chauffait. Il gardait le casque. Voilà des titres et puis des rôles : Les bricoleurs (agent immobilier), Les veinards (plongeur), Les gros bras (riche papa), Les gorilles (bagagiste à Orly), Les pieds-nickelés (commissaire), Des pissenlits par la racine (savant farfelu), Requiem pour un caïd (monsieur Émile), Le repas des fauves (parigot sous l’Occup’), La chasse à l’homme (armateur grec), La chance et l’amour (adjudant, sketch La chance du guerrier), La grande frousse (paysan auvergnat), Jaloux comme un tigre (chauffeur), Un drôle de paroissien (inspecteur), Les plus belles escroqueries du monde (touriste allemand, sketch L’homme qui vendit la tour Eiffel signé Chabrol) et ce délicieux souvenir de cinéma que m’est Dragées au poivre (touriste allemand, encore) avec Guy Bedos et Sophie Daumier, mariés à la ville mais qui faisaient frère et sœur dans ce film de Jacques Baratier qui garde les couleurs d’un été de mes vingt ans, quand je ne ratais aucun des programmes doubles de la semaine du cinéma Cartier à Rimouski…

    Bernard Blier à sa mort pesait 180 films. Plus que Blanche, il avait glissé le bout de son nez dans quelques chefs-d’œuvre. Gueule noire (il joua Hennebeau dans le Germinal d’Yves Allégret), mais il avait été le chouchou de Jouvet au Conservatoire et il eut des grâces passagères chez Carné, Clouzot, Duvivier, et vers la fin avec son fils Bertrand, mais en ces années 1963 et 1964 elle ne passait pas, la grâce, il assumait le turbin avec son avantage en béton, sa voix à nulle autre pareille et sa gueule (cardinal exaspéré, banquier inquiétant, notaire obséquieux, etc.) que nous n’oublierons jamais. Elle servait à faire passer le nanar ou ces italienneries comme L’Aigle de Florence de Riccardo Freda dans lequel il est un improbable pape Clément VII. Il enfile dix films ces deux années-là.

    Ouvrier dans une tréfilerie turinoise au XIXe siècle (Les camarades, de Monicelli) ; pape qui gracie Benvenuto Cellini dans cet Aigle de Florence qui vole bas ; Raoul Volfoni qui veut s’approprier un tripot, une distillerie clandestine et une maison close dans Les Tontons flingueurs ; amant d’une accroc au baccara dans La bonne soupe ; il s’appelle Sergio Reguzzoni et ne séduit pas Michèle Mercier dans le sketch Gens modernes signé Monicelli, navet oublié qui était titré Haute infidélité ; camionneur goguenard au Sahara espagnol dans Cent mille dollars au soleil ; chasseur d’héritage dans Les barbouzes ; patron d’un tueur à gages dans La chance et l’amour, film à sketchs dont le sien, Le jeu de la chance, est dirigé par un débutant du nom de Bertrand Tavernier ; il croise Claudia Cardinale qui vient de faire Le Guépard et n’aura pas un  regard pour lui dans Le cocu magnifique, énième adaptation de la pièce de Crommelynck où il est ni le cocufié ni le cocufiant…

    Quant à Lino Ventura, c’est le feignant du trio. Faisait-il le difficile, on ne lui trouve que six films en 63 et 64. Dans Les tontons flingueurs, il s’appelle Fernand Naudin, truand reconverti « dans l’honnête », mais il a le Blier à ses trousses qui, pour mettre la main sur une succession alléchante, veut « l’éparpiller par petits bouts, façon puzzle »… ; et Blanche est son notaire, maître Folage, un peu survolté mais efficace. Dans Les barbouzes, derrière le nom rassurant de Francis Lagneau, le personnage de Ventura a le championnat des surnoms délicats, c’est Lagneau dit Petit marquis, dit Chérubin, dit Talon rouge, dit Falbalas, dit Belles manières… Aucun ne lui va.

    Les tontons flingueurs le 2 octobre, Les barbouzes le 9, sur TFO à 21 heures.

 

La scène de la cuisine des Tontons Flingueurs

 

La bande-annonce des Barbouzes

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