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Robert Lévesque
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Monsieur Edgar
par Robert Lévesque, 2014-10-23

    Le sociologue Edgar Morin, qui a 93 ans et tous ses sens, se rappelait des salles de cinéma de son enfance en accordant récemment une interview à Isabelle Régnier du journal Le Monde : Au Ménil, Au Vingtième, Au Phénix…, ces cinoches de quartier à Ménilmontant où, dès l’âge de dix ans, il allait oublier le chagrin causée par la mort de sa mère. Tous les jeudis et les dimanches des années trente, il s’y engouffrait pour tout voir, dévorer de la pellicule, du matin au soir. Ce n’est pas pour rien qu’il est celui qui inventa le mot cinéphage, entré au Petit Robert en 1967.

    Passée l’adolescence, jeune homme, il fréquenta les salles mythiques comme le Studio 28 et la Cinémathèque de la rue d’Ulm où là on est plutôt cinéphile, on choisit, on distingue, on ne prend pas tout dans le menu, on pointe des spécialités, on a ses plats favoris, on ne mange pas tant qu’on savoure…, mais, malgré tout, Edgar Morin, à 93 ans, disait à Isabelle Régnier qu’il tenait toujours quant à lui à garder – même après avoir publié quelques ouvrages savants sur le septième art, son imaginaire, ses stars – sa nature de cinéphage : « C’est-à-dire que, même dans des films médiocres, il y a des paysages, des visages, qui sont beaux, tout simplement… J’ai beaucoup de difficulté à m’ennuyer au cinéma ».

    Voilà une déclaration qui fera plaisir à ceux qui aujourd’hui, devant la désertion constatée,  tentent de redonner une popularité à la fréquentation des salles de cinéma.

    Edgar Morin, toujours directeur de recherches au CNRS, toujours conférencier, avait carte blanche ces jours-ci au Forum des images du côté des Halles à Paris. Seize films sur sa carte. On ne sera pas surpris, mais touché de voir qu’à travers L’opéra de quat’sous et L’Atlantide de Pabst, Le Million de René Clair, le Rashômon de Kurosawa, Les marins de Kronstadt d’Efim Dzigan, le Come back Africa de Lionel Rogosin, le Bronco Apache d’Aldrich, Le chemin de la vie de Nikolaï Ekk, La porte de l’enfer de Teinosuké Kinugasa, Le Mépris de Godard, Le voyage au bout de l’enfer de Cimino, le 21 grammes d’Inarritu, le Thy Womb de Mendoza, il a fait une place au film de Jutra, À tout prendre, un film qui lui est particulièrement cher, un film que Claude Jutra lui avait fait voir en projection privée.

    Dans une vidéo qu’on peut visionner sur le site du Monde où est parue cette interview de Morin, le sociologue au long cours, qui ne fait vraiment pas ses 93 ans, nous rappelle son émotion d’antan quand il vit ce film porteur d’une grande délicatesse joué par Jutra et « une métisse noire » qui avait été sa maîtresse avant qu’il ne s’avoue son homosexualité et qu’il se doive de rompre avec elle. Morin souligne qu’il s’agit à son avis du « premier film où un réalisateur fait une confession ».  On sait la suite des choses hors cinéma : la métisse noire Johanne Harelle, l’ex-amoureuse de Jutra, devint la seconde femme d’Edgar Morin, le couple demeurant ensemble à Paris de 1964 à 1980 ; puis la mort de Joanne Harelle en 1994 à l’Île-des-Sœurs.

 

Adieu Marie Dubois

    Dans ma précédente chronique, vous causant de Tirez sur le pianiste, je disais comment j’avais aimé, comment j’aimais la comédienne Marie Dubois que Truffaut avait déniché chez Rohmer, où elle jouait un tout petit rôle, pour lui donner le rôle féminin principal de son second film. Je regrettais sa retraite des écrans pour cause de sclérose en plaques. Elle est morte le 15 octobre, à 77 ans, 17 ans après son dernier film qui était (ça ne s’invente pas) Rien ne va plus, de Chabrol.

    Sur le site du Monde, on peut voir son bout d’essai de 1960 où Truffaut lui pose quelques questions, Truffaut qui soudain lui demande de jouer la colère, et même la vulgarité, précise-t-il, comme si elle devait répliquer à quelqu’un qui l’engueulerait salement, injustement, et on voit bien qu’elle ne sait pas trop comment réagir, qu’elle se demande pourquoi Truffaut insiste, Truffaut qui l’encourage à l’engueuler, lui, comme s’il était ce malotru à rembarrer, et puis elle fait la moue, elle secoue la tête, elle est bien embêtée, elle hésite et puis elle lance un espèce de con, mais son sourire l’emporte sur le jeu de la colère et sans doute a-t-il ravi son supposé agresseur qui heureusement l’engagea…
 

La bande-annonce d’À tout prendre

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