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Robert Lévesque
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Der Untote
par Robert Lévesque, 2014-10-30

    Entre l’Halloween et le Jour des morts, quoi de plus piquant qu’un visionnement de Nosferatu, Eine Symphonie des Grauens (une symphonie des effrois, ou des horreurs), n’est-ce pas ? Ce chef-d’œuvre de Friedrich Wilhelm Murnau, un des grands films de l’âge du muet, tourné en 1922, fait encore frémir 92 ans après sa sortie. Ce film ne meurt pas. Ce film nous hante encore : Nosferatu se levant avec raideur de son cercueil ! Voyez le pervers Gide qui, dans son Journal, se plaignant de la lourdeur allemande, écrivant que le film était « complètement manqué », trouvait tout de même que Nosferatu (ou Dracula, le film étant l’adaptation assez fidèle du roman de Bram Stoker que Murnau tourna sans demander la permission ni payer le romancier) était « un être exquis que le spectateur voyait disparaître à la fois avec soulagement et regret ».

    Vous jugerez par vous-même si l’on regrette ou non que Nosferatu (alias le comte Orlock, joué par le comédien Max Schreck dont le nom signifie terreur) se laisse fatalement surprendre par le jour qui se lève… Mourir d’un coup de soleil au chant du coq à cause d’une femme, alors que ce vampire tentait de séduire une jolie fiancée (il allait peut-être lui dire comme Gabin à Morgan dans Quai des brumes : t’as un joli cou, tu sais), ce n’est certes pas ce qui nourrissait chez Gide le regret de voir disparaître l’être exquis. Ce n’était que trop de romantisme hétérosexuel pour lui. L’auteur de Corydon aurait préféré que l’équivoque créature de la nuit survive et vienne le visiter, chez lui à minuit au 5 de la rue Vaneau.

    L’affichette de la séance inaugurale du 5 mars 1922, devenue célèbre, montre un homme mince dans une longue redingote noire, il est élancé, menaçant, le crâne chauve, les mains aux doigts exagérément crochus, des rats volent autour de lui et, ma foi, son visage allongé ressemble un peu à celui du vieux  Gide, les crocs en moins. Ce grand nez, ces joues creuses, ces yeux perçants… Quant aux rats, sur lesquels règne le comte Orlock, maints commentateurs diront par après, passée la Seconde guerre mondiale, qu’ils étaient prémonitoires de la montée de l’hitlérisme… Pour l’heure, en 1922 quand Murnau tourne Nosferatu, Hitler prépare son putsch de Munich qui sera un échec total.

    Dans son ouvrage sur Murnau paru au Terrain Vague en 1964 (réédité chez Ramsay en 1996), l’historienne du cinéma Lotte H. Eisner (1896-1983) donne une idée des campagnes de publicité dans l’Allemagne pré-hitlérienne. Des titres en gros caractères s’étalaient sur le haut des pages d’un numéro spécial de Bühne und Film : Nosferatu ne peut mourir ! – Cent mille pensées vous traversent lorsque vous entendez le mot Nosferatu ! – Qu’est-ce que vous attendez de la première présentation de cette grande œuvre cinématographique ? Est-ce que vous avez peur ? – Les hommes doivent mourir. Mais la légende raconte qu’un vampire : Nosferatu, « der Untote » (l’homme non mort) vit du sang des hommes !

    Au surplus, dans ce numéro à grand tirage, le décorateur du film, Albin Grau, témoignait le plus sérieusement du monde d’une rencontre qu’il avait faite en 1916, alors qu’il était soldat, avec un vieux paysan qui affirmait que son père, mort sans les derniers sacrements, avait longtemps hanté les nuits du village, saignant femmes et enfants. Le vieil homme exhibait un papier officiel daté de 1884 qui prouvait qu’on avait déterré son père, préservé de la décomposition, mais avec des dents étrangement longues et aiguës, poussées hors de sa bouche. On lui avait alors enfoncé un piquet dans le cœur et cet homme non mort serait mort, en gémissant… De plus, Grau, ajoutait qu’en faisant son repérage pour le film de Murnau (Nosferatu, au contraire des films expressionnistes comme Le cabinet du docteur Caligari de Robert Wiene, a été tourné en décors naturels), il rencontra un de ses anciens camarades soldats qui avait lui aussi été présent lors de cette nuit chez le vieux paysan, fils de vampire… La publicité n’est plus ce qu’elle était !

    Passons une bonne fête de l’Halloween avec la projection de Nosferatu, Eine Symphonie des Grauens (ou pour la version française Nosferatu le vampire) le 31 octobre à 21 heures sur TFO (après que les enfants seront rentrés chargés de bonbons et que l’on aura vérifié s’il n’y a pas trop de lames de rasoir et de strychnine dans toutes ces friandises sollicitées).

 

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