Blogue
Robert Lévesque
image
Quand Genet et Truffaut s’aimaient bien...
par Robert Lévesque, 2014-11-13

    Fors le vol d’une machine à écrire dans Les quatre cents coups, on cherche en vain ce qu’il pourrait y avoir de « genettien » dans l’œuvre de François Truffaut. Pourtant, il y eut entre eux, l’écrivain des vices et le cinéaste des vertus, une période d’une certaine amitié, treize ans de rencontres, de promenades dans Paris, et de correspondance écrite. Puis (forcément, étant donné la nature traîtresse de l’amicale chez Genet) surviendra une rupture brutale, des mots durs. Truffaut cet automne, trente ans après sa mort en octobre 1984, on le célèbre, on tient exposition, on regrette, on pleure ; je choisis, quant à moi, de revenir sur cette étonnante alliance Truffaut-Genet.

    Pas totalement surprenante, cependant, quand l’on sait que tous deux, de naissance clandestine (l’un chez une sage-femme près du parc Monceau, l’autre dans une maternité de la rue d’Assas), n’ont pas connu leur père. Cet état, c’est d’ailleurs le déclic qui poussera le jeune François Truffaut vers Jean Genet lorsque, en décembre 1950, allant entreprendre son service militaire, il emporte et lit le Journal du voleur. Ce jour-là, c’est le 19 décembre 1950 et, fasciné par cette date concordante du 19 décembre, il recopie ce passage de Genet dans son carnet : « Je suis né à Paris le 19 décembre 1910. Pupille de l’Assistance publique, il me fut impossible de connaître autre chose de mon état-civil. Quand j’eus vingt et un an, j’obtins mon acte de naissance. Ma mère s’appelait Gabrielle Genet. Mon père reste inconnu. J’étais venu au monde au 22 de la rue d’Assas ».

    Aussitôt, le jeune Truffaut, qui a déjà lu L’Enfant criminel que Genet a consacré à la délinquance des mineurs, ose depuis sa caserne écrire une lettre à monsieur Jean Genet (qui a 40 ans, quand lui a 18 ans). Il la fait parvenir au Terrass Hôtel, 12 rue Joseph-de-Maistre, Paris XVIIIe, car il a réussi à localiser l’écrivain sans domicile fixe par un réseau de connaissances qui comprend entre autres Cocteau. Cocteau qui généralement sait où est Genet. Dans cette lettre (perdue, mais dont on connaît l’existence et la teneur par la lettre que lui fit parvenir Genet et qui est conservée aux archives des Films du Carrosse, dossier « Archives très privées 1 »), Truffaut salue chaleureusement l’écrivain, il évoque le livre de Sartre en croyant que Genet s’en est formalisé (« je ne suis pas brouillé avec Sartre, que j’aime énormément », lui écrit Genet), et il glisse dans l’enveloppe un texte qu’il vient d’écrire (texte perdu, hélas) qui s’intitulait, nous disent les biographes de Baecque et Toubiana, « Jean Genet, mon prochain ». Genet lui répondit donc et l’invita à venir lui dire bonjour. À son ami Lachenay, Truffaut  écrit, tout surpris, « il me dit de l’aller voir quand j’irai à Paris ». Ils se verront enfin au Terrass Hôtel à la mi-avril 1951.

    Truffaut trouve chez Genet un maître, évidemment, un écrivain qu’il admire, et en quelque sorte un autre père de substitution, après André Bazin et Henri Langlois, mais la dédicace que va lui écrire Genet sur un exemplaire du Journal du voleur le déstabilise car l’écrivain le voit, lui, non pas en fils mais en frère. Lisons-la :  « (…) quand je vous ai vu entrer dans ma chambre, j’ai cru me voir quand j’avais 19 ans. J’espère que vous garderez longtemps cette gravité du regard et cette façon simple et un peu malheureuse de vous exprimer. Vous pouvez compter sur moi ».

    Je regarde, page 35 dans l’album de l’exposition « François Truffaut » coédité par Flammarion et la Cinémathèque française pour souligner le trentenaire de sa mort (sous la direction de Serge Toubiana, toujours là quand il le faut), une photo de Truffaut qui date de cette année 1951, elle a été prise durant son service militaire par Raymond Depardon (qui ne pouvait pas savoir qu’il photographiait le futur cinéaste). Ce jeune militaire dans un froc de prisonnier est assis dans un escalier extérieur sommairement construit de bois et de roches, les bras pendants entre ses cuisses, les cheveux ras, il regarde sans sourire l’objectif de la caméra et, oui, il y a quelque chose de Genet dans l’allure, la dureté du visage, la gravité du regard.

    Au printemps et à l’été 1951, alors que l’apprenti-soldat est en garnison à Wittlich en Allemagne, ces deux-là vont dès lors s’écrire. Genet, via les éditions Gallimard, lui fait envoyer des paquets de livres. Les lettres de l’écrivain (il y en aura 11) sont courtes (« je n’aime guère les lettres »), celles de Truffaut sont longues (il y en a 15). À son ami Robert Lachenay, Truffaut dira comment ces lettres l’aidaient à tenir le coup ; indiscipliné, souvent cantonné au cachot, il lit tout ce que Genet lui envoie et en particulier, peut-être à sa demande, des titres de la Série noire.

    Revenu pour un temps à la vie civile, le jeune Truffaut recherche la compagnie de Genet (qui travaille alors au Balcon) et ils vont parfois faire ensemble de longues promenades boulevard de Clichy. Lorsque Truffaut aura de nouveau maille à partir avec les autorités militaires, qu’il refusera d’aller en poste à Saigon, qu’il désertera et se réfugiera chez André et Janine Bazin, ceux-ci essaieront de le convaincre de se mettre en règle ; le déserteur (j’allais écrire Doinel) acceptant de se rendre aux autorités militaires, il sera illico mis aux arrêts puis enfermé à l’hôpital Villemin près de la gare de l’Est. Genet, à qui on refusera des visites, écrira à nouveau à son jeune ami, lui conseillant les soins d’un psychiatre dont lui a parlé Sartre et ceux d’une avocate qu’il connaît.

    Cette relation amicale prendra fin abruptement, durement, en 1964, l’année de La peau douce alors que Truffaut, flamboyant et célèbre, marié, père de deux filles, est l’un des deux grands noms de la Nouvelle Vague avec Godard. Genet, un jour, lui donne rendez-vous pour lui présenter son amant Abdallah, acrobate, qui est à la recherche d’un travail. Truffaut arrivera au rendez-vous mais alors là très en retard, et Genet n’est plus là. Le lendemain, le cinéaste reçoit un mot : « Hier je vous demandais de rendre service à un jeune Marocain un peu égaré, mais vous l’avez fait attendre une heure et demie. Pour son hygiène morale, c’était bien qu’il voit comment se tiennent les gens de cinéma et comment on doit les traiter. De tout mon cœur, François, je regrette que vous en ayez appris et tenu le rôle, parce que je vous aimais bien. Laissez monter à votre tête toute la gloriole-rigolote que vous voudrez mais lâchez les mauvaises manières, François, et rôdez toujours souvent boulevard de Clichy, il arrive que j’aie besoin de mille balles ».

    Truffaut fera aussitôt parvenir une lettre à Genet, lettre d’excuse, d’explications du retard (journée de fou, fille malade, médicaments à aller chercher, son bureau qui n’aurait pas transmis le changement d’heure), une lettre, la dernière, qui se terminera franche et polie, mais directe : « D’une certaine façon, j’ose dire que cela m’a fait plaisir de vous avoir raté, et j’ai pensé au temps où je faisais le boulevard de Clichy en espérant vous rencontrer et en redoutant de vous rencontrer ; quand j’y pense maintenant, je me dis que vous étiez bien patient avec moi ; à mon tour, salut ».

 

suggestions

Trois souvenirs de ma jeunesse CRITIQUE
La marche à suivre CRITIQUE
Bonnie, Clyde, Bowie, Keechie et les autres … BLOGUES

Votre Commentaire