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Robert Lévesque
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LOVE PROJET: Y ALLER OU PAS?
par Robert Lévesque, 2014-10-23

    Ma rédac’chef m’a demandé par courriel d’aller voir le nouveau film de Carole Laure, Love projet. Non mais, me demandais-je d’abord, un peu ébranlé, et même je dirais un peu sous le choc, avais-je tant démérité à ses yeux ? Étais-je donc (si injustement) puni ? Ainsi ? Autant ? Pour quelle faute, mon dieu, quelle inconduite de ma part ? Je devenais vraiment un homme au bord de la crise de paranoïa : au point de commencer à me demander si elle voulait me virer sans être capable de me le dire franchement. Serait-ce déjà  la fin de mes services sur le site de 24 Images ? Ou alors, pensais-je, pour me calmer, tentant de revenir du choc, et me rassurer, ne suis-je simplement que le malchanceux du groupe ? Au mauvais endroit, au mauvais moment ? Les autres collègues du site auraient-ils tous, pour différentes raisons plus ou moins valables, une grippe carabinée, une sœur au plus mal, une rage de dents, une coloscopie qui ne peut attendre, que sais-je encore, refusé le contrat de rédiger la critique du nouveau film de Carole Laure,  Love projet, et la rédac’chef s’était-elle donc finalement rabattu sur moi en désespoir de cause ? Sans aucune arrière-pensée ? Et puis, toujours un peu sonné, mais raisonneur, je me suis mis à croire qu’on m’avait peut-être vraiment choisi, moi, que ma rédac’chef, la chère Helen, voulait vraiment que ce soit moi qui assure la critique du nouveau film de Carole Laure, Love projet ! Du coup, je me mis à flairer qu’elle avait peut-être eu une idée derrière la tête en faisant ça, en osant ça, et dès lors je commençai à me convaincre que c’était sans doute par une certaine  perversité – dans un élan de folie perverse, comme l’aurait écrit le romancier autrichien Thomas Bernhard – qu’elle m’envoyait ainsi, moi, à l’abattoir ; pas pour que j’y meure (quoique l’hypothèse pouvait très bien avoir son poids de danger), mais pour qu’au contraire je tue et je dépèce la chose – restons dans la métaphore –, que je traite la chose à la cheville, la chère Helen ayant choisi le chevillard de service qui saura, après l’abattage, solder tous les morceaux de l’affaire, en gros ou demi-gros, au détail…, par ici le jarret, voilà des rognons, qui veut de la fesse, j’ai des pieds-paquets, y’a des joues, des belles joues… À cette étape de ma réflexion assez perturbante merci, mis devant la perspective d’accepter ou non d’assumer la critique du nouveau film de Carole Laure, Love projet, je m’en suis donc ouvert à ma rédac’chef, j’ai décroché le téléphone, j’ai composé son numéro, j’ai voulu savoir de la bouche du cheval pourquoi elle me demandait, à moi, d’aller voir ce film-là, et pas un autre, et surtout pourquoi elle me demandait d’écrire sur ce film-là, je dis bien d’écrire quelque chose sur le nouveau film de Carole Laure, Love projet, ce qui n’est pas rien, n’est-ce-pas, et ce qui me semblait tout de même assez fort de café comme proposition professionnelle, assez impossible comme mission, et sa réponse, je vous avoue, fut loin de me rassurer, même si elle m’assurait que je conservais toute sa confiance et qu’elle n’avait aucune idée derrière la tête, ni de me punir ni de me virer, ni de jouer à  la perverse, mais voyons donc mon cher Robert, où allez-vous chercher tout ça, etc., calmez-vous, je ne croyais pas vous embêter à ce point avec cette proposition qui venait tout simplement, me disait-elle, de la teneur du sujet du nouveau film de Carole Laure, Love projet, et ce sujet, je vous le rappelle, me disait-elle, mais en fait elle me l’apprenait (car Carole Laure et moi, ça fait deux), est celui d’une communauté de danseurs montréalais qui ont un projet artistique en commun ; donc, poursuivait-elle, j’ai pensé, puisque vous aviez signé l’an dernier la critique du film de Wenders sur Pina Bausch, qui est aussi un film sur une communauté de danseurs engagée dans un projet artistique, qu’il y aurait une certaine logique à vous confier la critique du nouveau film de Carole Laure, Love projet… En mon for intérieur, je me suis alors demandé s’il était possible qu’elle ne se souvienne plus, justement, du sort infâme que j’avais réservé au Pina de Wenders, je l’avais tout de même torpillé, je l’avais pulvérisé ce film, il n’en était resté rien, il me semble…, et j’avais été le seul à le faire et de surcroît au nom de Pina Bausch elle-même que j’estimais tant, qui ne méritait pas les flagorneries de ce cinéaste imbu et paresseux. Du coup, comment pouvais-je penser qu’il n’y avait pas derrière tout ça du service commandé, comme on dit, une affaire de chargé de mission, d’envoyé spécial, pis, de critique plénipotentiaire ! J’estimai donc que pour ce genre de travail, étant donné ma carrière, je me devais d’être toujours prêt ! Mais mal m’en prit d’accepter un peu orgueilleusement et vaillamment d’aller voir le nouveau film de Carole Laure, Love projet, de me croire investi du pouvoir d’être son meurtrier, d’aiguiser mes couteaux de boucherie, d’enfiler mon sarrau de caoutchouc, mal m’en prit, vous dis-je, car, dans la salle obscure, une fois assis devant le nouveau film de Carole Laure, Love projet, y étant arrivé reposé plusieurs minutes avant qu’on ne le projette sur l’écran, ce nouveau film de Carole Laure, Love projet, le temps de me mettre bien à l’affût, d’attendre la bête, je n’ai pu que constater que ladite bête, le nouveau film de Carole Laure, Love projet, était inoffensive, informe, innocente, ineffable, inefficace, inqualifiable, inintéressante, insignifiante, inerte, insensée, immonde, infecte, pour ne pas dire innommable, et qu’on ne salit pas un couteau sur ça…, quoi, le nouveau film de Carole Laure, Love projet !

 

La bande-annonce de Love Projet
 

    Ma rédac’chef m’a demandé par courriel d’aller voir le nouveau film de Carole Laure, Love projet. Non mais, me demandais-je d’abord, un peu ébranlé, et même je dirais un peu sous le choc, avais-je tant démérité à ses yeux ? Étais-je donc (si injustement) puni ? Ainsi ? Autant ? Pour quelle faute, mon dieu, quelle inconduite de ma part ? Je devenais vraiment un homme au bord de la crise de paranoïa : au point de commencer à me demander si elle voulait me virer sans être capable de me le dire franchement. Serait-ce déjà  la fin de mes services sur le site de 24 Images ? Ou alors, pensais-je, pour me calmer, tentant de revenir du choc, et me rassurer, ne suis-je simplement que le malchanceux du groupe ? Au mauvais endroit, au mauvais moment ? Les autres collègues du site auraient-ils tous, pour différentes raisons plus ou moins valables, une grippe carabinée, une sœur au plus mal, une rage de dents, une coloscopie qui ne peut attendre, que sais-je encore, refusé le contrat de rédiger la critique du nouveau film de Carole Laure,  Love projet, et la rédac’chef s’était-elle donc finalement rabattu sur moi en désespoir de cause ? Sans aucune arrière-pensée ? Et puis, toujours un peu sonné, mais raisonneur, je me suis mis à croire qu’on m’avait peut-être vraiment choisi, moi, que ma rédac’chef, la chère Helen, voulait vraiment que ce soit moi qui assure la critique du nouveau film de Carole Laure, Love projet ! Du coup, je me mis à flairer qu’elle avait peut-être eu une idée derrière la tête en faisant ça, en osant ça, et dès lors je commençai à me convaincre que c’était sans doute par une certaine  perversité – dans un élan de folie perverse, comme l’aurait écrit le romancier autrichien Thomas Bernhard – qu’elle m’envoyait ainsi, moi, à l’abattoir ; pas pour que j’y meure (quoique l’hypothèse pouvait très bien avoir son poids de danger), mais pour qu’au contraire je tue et je dépèce la chose – restons dans la métaphore –, que je traite la chose à la cheville, la chère Helen ayant choisi le chevillard de service qui saura, après l’abattage, solder tous les morceaux de l’affaire, en gros ou demi-gros, au détail…, par ici le jarret, voilà des rognons, qui veut de la fesse, j’ai des pieds-paquets, y’a des joues, des belles joues… À cette étape de ma réflexion assez perturbante merci, mis devant la perspective d’accepter ou non d’assumer la critique du nouveau film de Carole Laure, Love projet, je m’en suis donc ouvert à ma rédac’chef, j’ai décroché le téléphone, j’ai composé son numéro, j’ai voulu savoir de la bouche du cheval pourquoi elle me demandait, à moi, d’aller voir ce film-là, et pas un autre, et surtout pourquoi elle me demandait d’écrire sur ce film-là, je dis bien d’écrire quelque chose sur le nouveau film de Carole Laure, Love projet, ce qui n’est pas rien, n’est-ce-pas, et ce qui me semblait tout de même assez fort de café comme proposition professionnelle, assez impossible comme mission, et sa réponse, je vous avoue, fut loin de me rassurer, même si elle m’assurait que je conservais toute sa confiance et qu’elle n’avait aucune idée derrière la tête, ni de me punir ni de me virer, ni de jouer à  la perverse, mais voyons donc mon cher Robert, où allez-vous chercher tout ça, etc., calmez-vous, je ne croyais pas vous embêter à ce point avec cette proposition qui venait tout simplement, me disait-elle, de la teneur du sujet du nouveau film de Carole Laure, Love projet, et ce sujet, je vous le rappelle, me disait-elle, mais en fait elle me l’apprenait (car Carole Laure et moi, ça fait deux), est celui d’une communauté de danseurs montréalais qui ont un projet artistique en commun ; donc, poursuivait-elle, j’ai pensé, puisque vous aviez signé l’an dernier la critique du film de Wenders sur Pina Bausch, qui est aussi un film sur une communauté de danseurs engagée dans un projet artistique, qu’il y aurait une certaine logique à vous confier la critique du nouveau film de Carole Laure, Love projet… En mon for intérieur, je me suis alors demandé s’il était possible qu’elle ne se souvienne plus, justement, du sort infâme que j’avais réservé au Pina de Wenders, je l’avais tout de même torpillé, je l’avais pulvérisé ce film, il n’en était resté rien, il me semble…, et j’avais été le seul à le faire et de surcroît au nom de Pina Bausch elle-même que j’estimais tant, qui ne méritait pas les flagorneries de ce cinéaste imbu et paresseux. Du coup, comment pouvais-je penser qu’il n’y avait pas derrière tout ça du service commandé, comme on dit, une affaire de chargé de mission, d’envoyé spécial, pis, de critique plénipotentiaire ! J’estimai donc que pour ce genre de travail, étant donné ma carrière, je me devais d’être toujours prêt ! Mais mal m’en prit d’accepter un peu orgueilleusement et vaillamment d’aller voir le nouveau film de Carole Laure, Love projet, de me croire investi du pouvoir d’être son meurtrier, d’aiguiser mes couteaux de boucherie, d’enfiler mon sarrau de caoutchouc, mal m’en prit, vous dis-je, car, dans la salle obscure, une fois assis devant le nouveau film de Carole Laure, Love projet, y étant arrivé reposé plusieurs minutes avant qu’on ne le projette sur l’écran, ce nouveau film de Carole Laure, Love projet, le temps de me mettre bien à l’affût, d’attendre la bête, je n’ai pu que constater que ladite bête, le nouveau film de Carole Laure, Love projet, était inoffensive, informe, innocente, ineffable, inefficace, inqualifiable, inintéressante, insignifiante, inerte, insensée, immonde, infecte, pour ne pas dire innommable, et qu’on ne salit pas un couteau sur ça…, quoi, le nouveau film de Carole Laure, Love projet !
 

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