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Robert Lévesque
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Les véhicules Doris Day
par Robert Lévesque, 2014-11-20

    Doris Day is alive and well and living in Carmel, California... Si ! Et quelle ne fut pas ma surprise de l’apprendre, pianotant son nom sur le clavier. La Doris Day de mes samedis soirs de jeune homme au cinéma Cartier de Rimouski, au temps des « programmes double », n’est donc pas morte (alors que sa dalle de granito sur Hollywood Boulevard doit bien se dégrader). Elle aurait 90 berges et cinq rumeurs filaient sur la Toile ces jours-ci : son décès, plausible mais rapidement démenti ; sa conversion au Gangnam Style ; un quatrième remariage pour lequel un couturier est à l’œuvre ; un nouvel album ; une séparation qu’on croit imminente mais non encore confirmée…

    Ah, Doris Day ! En l’évoquant, c’est imparable, je vois des cuisines claires et des appareils électroménagers rutilants, de l’aluminium, armoires rouges, stores jaune vif, coussins vert menthe et blanc, propre ad hoc, nickel, le tout-au-technicolor et sa jupe qui soudain virevolte, son sourire fracasse un vaisselier qui n’en peut mais ; là voilà, Doris Day chante en ôtant son tablier, la ménagère apprivoisée ou décoratrice d’intérieur, c’est tout comme ; épouse, trop épouse.

    Cette actrice réjouie d’office représentait (quoique née Doris Mary Ann von Kappelhoff de parents allemands à Cincinnati) l’Amérique d’après-guerre dans un fantasme de femme saine et vertueuse, la santé morale sur pied, le joli minois à toute épreuve. Doris Day satisfaisait tous les goûts appropriés aux circonstances les plus heureuses et sans le savoir, elle pavait la voie à l’avenir, l’élection d’un médiocre acteur d’Hollywood à la Maison blanche, ce Californien de Reagan avec qui, d’ailleurs, elle avait joué en 1952 dans (ça ne s’invente pas) The Winning Team, navet d’un cinéaste oublié (Lewis Seiler) que Tavernier ignore dans ses 50 ans de cinéma américain chez Omnibus, lui qui ratisse large.

    Oh, Doris Day ! La jeunesse d’aujourd’hui n’a pas connu ça, ça n’existe plus une telle cylindrée qui carbure à la joie de vivre au milieu de tous ses appareils électriques, batteur, blender, freezer, malaxeur, grille-pain auto-éjecteur, lave-vaisselle et couteau à piles ! On revenait chez soi en trouvant les cuisines de nos mères bien sombres, bien dépourvues, on avait honte du vieux grille-pain à battants, de la bouilloire en fer blanc, des chaudrons noircis par l’usage et cabossés par le temps, et on avait hâte aux samedis futurs quand reviendraient les films de Doris Day, c’était comme les automobiles de l’année et d’ailleurs, devais-je apprendre plus tard en fréquentant mes amis les dictionnaires de cinéma, ces films de la Warner Bros (elle en a tourné 40 et, Garbo des tabliers, a arrêté sec en 1968 après vingt ans de sourires forcés) étaient bel et bien appelés, dans le jargon des studios, « des véhicules pour Doris Day ».

    Mes souvenirs inoubliables, j’en garde deux, ses autres films s’engluant dans une mayo colorée (un camaïeu pastel) où elle piaille avec un Rock Hudson glabre (quel couple, avec le recul !), un Clark Gable moustachu, un Sinatra dégrisé, un Rex Harrison soigné, un Howard Keel gentil, un James Cagney rangé, un David Niven raffiné, un James Stewart serviable, tous les bankables men du mi-vingtième siècle. Mes deux véhicules Doris Day à moi ce sont deux comédies musicales, The Pajama Game* sorti en 1957 et Pillow Talk en 1959 ; j’ai dû les voir au Cartier au tout début des années 60 et c’est comme si c’était hier…

    Dans Pique-nique en pyjama (je revois l’affiche rouge sur laquelle elle ne portait que le haut – les  jambes de Doris Day n’incitaient pas à la luxure), elle jouait une travailleuse en usine de vêtements de nuit, au surplus déléguée syndicale. Tout ça était chanté et dansé, bien sûr, réglé par Bob Fosse, il ne fallait pas chercher du politique sous le nunuche. De toute façon, le patron en pinçait pour Babe Williams (ainsi s’appelait-elle) et le pique-nique annuel servait à fondre les desiderata…, l’augmentation de salaire reléguée au générique final. C’était co-signé Stanley Donen, le cinéaste de Singin’ in the Rain étant un brin en dessous de ses forces.

    Rock Hudson et Doris Day étaient faits pour se rencontrer, à l’écran. Couple celluloïd idéal, sans danger, les conditions gagnantes réunies aux urnes du box office, le peuple des salles obscures les plébiscitait. Ils firent quatre films et quatre succès. Dans Confidences sur l’oreiller, de Michael Gordon, ils se détestent avant de se connaître, bien sûr. Leur seul lien, une ligne téléphonique partagée car à l’époque ce n’est pas tout le monde qui avait sa ligne à soi. Lui compositeur, elle décoratrice d’intérieur, et c’est à qui aurait la ligne ! Toujours est-il que, multipliant les conquêtes féminines, il accapare l’appareil, et elle, dont on ne sait rien de la vie intime ni même qui elle voudrait appeler, elle fulmine d’office. Mettez là-dessus des chansons, des pas de danse, la musique de Frank De Vol, la beauté dolente de Rock H., la frimousse piquante de Doris D., le tour était joué. La chanson « Pillow Talk »  vous suivait dans les rues...

    Alors voilà, si vous n’y voyez pas d’inconvénient, je vous propose de reluquer un modèle Doris Day, puisque (rareté) il y en aura un en vitrine à la télé de Radio Canada le 21 novembre à 14 heures, heure idéale. The Thrill of It All, ou Le piment de la vie, titre idéal. C’est le second film du Canadien Norman Jewison, tourné aux USA en 1963, il ne faudra pas trop être exigeant mais voilà un véhicule Doris Day typique. Coupé décapotable. Elle s’appelle Beverley Boyer, mariée à un obstétricien joué par James Garner, et soudain va se mettre à tourner autour d’elle un industriel du savon (mais si, du savon ! tout Doris Day !) qui lui propose de l’engager pour réaliser des spots publicitaires. Elle cède, se savonne à la caméra, coupez !, et le fric va débouler : $80,000 dollars US par année. Là voilà propulsée vedette de la télé, Beverley Boyer. Et tout va si vite qu’un soir, rentrant à la maison, son obstétricien de mari chute avec sa voiture dans la somptueuse piscine qui n’était pas là la veille…

* The Pajama Game fut d’abord en 1954 et jusqu’en 1958 un des grands succès de Broadway, on en donna 1,063 représentations au St. James Theater, ce théâtre dans le ventre duquel Alejandro G. Inarritu vient de nous plonger avec son brillant et fabuleux Birdman.

 

Un extrait de The Pajama Game

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