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Robert Lévesque
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Mort en repérage
par Robert Lévesque, 2014-12-04

    Dans le dictionnaire Tavernier & Coursodon (50 ans de cinéma américain, Omnibus, édition revue et mise à jour en 1995), il faisait déjà huit pages, l’article sur Robert Altman et ces deux mordus le laissaient sur l’un de ses nombreux flops, Ready to Wear, alors qu’il avait encore huit films à faire, pas ses meilleurs bien sûr, sauf le vraiment pas mal Gosford Park qu’il avait eu tant de difficultés à financer, qui piétina longtemps (on répétait des scènes de banquet sans savoir s’il y aurait du potage dans la soupière), jusqu’à ce que la loterie britannique vienne soutenir son ambition, au cher et fier Altman ; avec ce mot « ambition », je fais référence au côté Règle du jeu qui sous-tend ce week-end d’aristocrates réunis dans un manoir anglais chez les Mc Cordle et leur nombreuse domesticité.

    En 1995, ses vrais chefs-d’œuvre s’entassaient derrière lui, Altman ; le dernier en titre était, sorti tout juste en 1993, ce superbe et inoubliable Short Cuts qu’il avait tiré de sa lecture de plusieurs nouvelles de Raymond Carver, en servant si justement (et plus, puisque affinités) cet écrivain subtil et majeur. Et puis il y avait eu The Player l’année précédente, en 1992, avec le plan-séquence de huit minutes en ouverture des hostilités où Altman nous faisait pénétrer dans l’enfer de bêtise qu’était (à ses yeux, si perçants) un grand studio hollywoodien, lui qui détestait ce rat pack (c’est George C. Scott qui avait employé l’expression rat pack en déclarant pourquoi il n’irait pas y chercher son Oscar de premier rôle pour le Patton de Franklin J. Schaffner, scénario Coppola ; un journaliste de Libé à la mort de Scott en 1999 avait traduit ainsi : un « défilé de bidoche offensant, barbare et corrompu »). Altman, qui s’était frotté aux barbares en début de carrière, dans les années 50 et 60, n’en pensait sûrement pas moins.

    Voilà un grand cinéaste américain, populaire, qui a pu faire sa carrière far from the madding world, hors Hollywood. Le documentaire du Canadien Ron Mann que l’on peut voir au cinéma du Parc ces jours-ci, titré simplement Altman, est à cet égard à voir, c’est en quelque sorte le récit d’une vie exemplaire de cinéaste, indépendant, fonceur, dont on peut dire que toute la carrière fut menée sous le signe du défi à la machine. Avec bien sûr des échecs patents, c’est quasiment forcé lorsque vous êtes comme lui déterminé et boulimique. Le pire de ces échecs (sur le plan artistique et financier) est sans doute ce Quintet qu’il réalisa dans nos parages en hiver, sur le site de l’Expo 67 ; dans le documentaire de Ron Mann, Grace de Monaco, alias Grace Kelly, dit n’avoir jamais compris ni accepté qu’Altman ait attiré son ami Paul Newman dans cette galère post-apocalyptique.

    Mais pour un Quintet, combien de merveilles ? Personnellement, ce sont ses films kaléidoscopiques que je préfère et que je revois sans m’en lasser : Nashville aux 24 personnages qui m’avait ébloui en 1975, puis l’extraordinaire A Wedding, en 1978, avec ses 48 personnages endimanchés, et dans lequel au cours de cette folle journée (on revoit la scène dans ce docu de Ron Mann) la drolatique Carol Burnett danse avec un homme aux allures de gérant de compagnie de fier-à-bras qui lui dit être un collectionneur d’art en la serrant de plus en plus alors qu’elle (qui s’appelle Tulip) ne cesse de lui bégayer son étonnement qu’il puisse être un amateur d’art…

    Et il y a ces quelques films plutôt inattendus, menés de main de maître mais sur d’autres pistes, recentrés, plus graves, comme Come Back to the 5 and Dime Jimmy Dean, Jimmy Dean, ou ce troublant Three Women où Altman rivalise sans démériter avec des œuvres substantielles comme celles d’Antonioni ou de Bergman. Commentant ce film de 1977, Pauline Kael (dont on entend le propos et – ô privilège – la voix dans le Altman de Mann) se demandait pourquoi le cinéma américain ne comptait pas de cinéastes de l’envergure de Fellini, de Bergman, et si elle se le demande, c’est parce qu’elle avoue qu’Altman vient de prouver qu’il faisait preuve de cette envergure en filmant ces trois femmes, Millie, Pinky et Willie (Shelley Duvall, Sissy Spacek et Janice Rule), qui, étrangement, dans le malheur, s’assemblent…

    Robert Altman expliquait ainsi à Ron Mann pourquoi les studios d’Hollywood et lui ça faisait deux : « je fabrique des gants et ils vendent des chaussures ». On pourra admirer une paire de ses gants faits main ce mercredi 10 décembre sur Télé Québec à 22 heures en regardant The Player, traduit par Le meneur, un film éblouissant dans lequel on voit et on entend (souvent en épiant derrière les fenêtres des bureaux) les pires comportements et les pires propos de cette faune hollywoodienne.

    Robert Altman, avec dans la poitrine, transplanté, le cœur d’une fille dans la trentaine, pensait avoir bien des années encore devant lui (c’est ce qu’il avait déclaré en recevant son Oscar d’honneur en 1996) quand la mort l’a rattrapé alors qu’il était en repérage pour son quarante-et-unième film…, il y a huit ans.

 

La bande-annonce d’Altman

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