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Robert Lévesque
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Modiano-cinéma
par Robert Lévesque, 2014-12-11

    Un des cinémas de son enfance s’appelait le Pax, rue de Sèvres ; dans l’inoubliable émission de télé consacrée au septième art, Cinéma Cinémas, un magazine sans animateur conçu entre autres par Michel Boujut, je me souviens qu’on avait pu suivre Patrick Modiano dans ce quartier du sixième arrondissement, la séquence était filmée par Pascal Aubier avec qui l’écrivain scénariserait en 1996 un film portant sur le cinéma, Le fils de Gascogne ; on le voyait alors, en 1990, arpenter la rue de Sèvres et s’arrêter devant un immeuble commercial qui avait remplacé celui du Pax, démoli, qui était un cinéma de quartier mais à la façade monumentale et au hall grandiose, expliquait-il. Il n’existe plus depuis la fin des années soixante.

    Était-ce au Pax que le jeune Modiano avait vu Betty Hutton en trapéziste et Charlton Heston en directeur de grand cirque ? Dans Un pedigree, son livre le plus autobiographique, le romancier d’Un cirque passe écrit : « À huit ans, un film m’impressionne : Sous le plus grand chapiteau du monde. Une séquence surtout : la nuit, le train des forains qui s’arrête, bloqué par la voiture américaine. Reflets de lune ».  Ce film de Cecil B. DeMille passait alors en exclusivité, tout frais arrivé de la Paramount dans le Paris d’après-guerre, en 1953.

    La mère de Modiano, Louisa Colpeyn, était une actrice de théâtre et de cinéma. Née à Anvers, elle avait aux studios de Bruxelles tourné cinq films avant-guerre : « la charmante vedette de comédies flamandes », écrit son fils dans Un pedigree. Arrivée à Paris en 1942, pistonnée par un assistant d’Alfred Greven pour un boulot de doublage à la Continental, elle ne sera jamais plus vedette. « En 1949, elle apparait brièvement dans le film Rendez-vous de juillet », écrit Modiano qui, dans ce bouquin de 2005 où il se livre plus qu’à l’habitude, dissipant un peu le brouillard de sa jeunesse depuis sa naissance en 1945 jusqu’à la sortie de son premier roman en 1968, évoque des séances de cinéma où il s’engouffrait parfois avec son frère Rudy (qui mourra de leucémie à dix ans en 1957, le drame de sa vie), souvent avec son père de nature pourtant fuyante.

    Dans les années 50 : « Un après-midi de juin, il faisait très chaud et nous marchions – je ne sais plus pourquoi – boulevard Rochechouart. Là, nous étions entrés, à l’abri du soleil, dans l’obscurité d’une petite salle : le Delta ». On ne sait pas quel film Modiano et son père virent au Delta Palace cet après-midi là dans cette salle de 522 places sise au 17 bis boulevard de Rochechouart. On l’a fermée en 1985 après qu’elle eut été un temps consacré exclusivement au cinéma indien et aujourd’hui la salle non démolie abrite le stock d’un soldeur de fringues à l’enseigne Guerrisol.

    On trouve dans Un pedigree ce passage magnifique sur un western et Queneau : « Il m’avait parlé d’un western au cours duquel on assistait à une lutte sans merci entre des Indiens et des Basques. La présence des Basques l’avait beaucoup intrigué et l’avait fait rire. J’ai fini par découvrir quel était ce film : Caravane vers le soleil. Le résumé indique bien : les Indiens contre les Basques. J’aimerais voir ce film en souvenir de Queneau dans un cinéma que l’on aurait oublié de détruire, au fond d’un quartier perdu. Le rire de Queneau. Moitié geyser, moitié crécelle. Mais je ne suis pas doué pour les métaphores. C’était tout simplement le rire de Queneau ». Ce film, Thunder in the Sun, fut tourné en 1959 par un cinéaste aujourd’hui oublié, Russell Rouse. Il devait être drolatique car Alain Pacaud, dans le Dictionnaire du cinéma de la collection Bouquins, en donne une idée : « Les scènes où les Basques attaquent les Indiens à revers, en bondissant de roches en roches et en poussant des trémolos folkloriques… ».

    Patrick Modiano était donc à Stockholm ces jours-ci pour recevoir le prix Nobel de littérature le 10 décembre et auparavant, pour la première fois de sa vie, prononcer le 7 un discours devant une assemblée. Lecteur et admirateur de son œuvre entière, je suis ému de ce qui lui arrive. Son discours fut humble et formidable, longuement applaudi. Il a évoqué comment un événement marquant survenu dans l’enfance peut créer la matrice de l’œuvre future en rappelant l’anecdote de l’enfant Hitchcock qui, à cinq ans, chargé par son père d’aller porter une lettre à un ami commissaire de police, fut enfermé par celui-ci dans une cellule durant une heure. Le libérant, cet original éducateur affirma au garçon qu’il savait maintenant ce qui l’attendrait s’il se conduisait mal…

    Au cinéma, Modiano, c’est le scénariste de Lacombe Lucien, le film de Louis Malle tourné en 1974 où, comme Ödon von Horvath dans Un fils de notre temps, Modiano et Malle brossent magistralement le portrait d’un garçon qui s’engage dans la guerre pour faire partie d’un tout. Sauf qu’il choisit le clan du mal (la milice française) comme, si les circonstances l’avaient permis, il aurait choisi le camp des justes. Sans état d’âme. Malle et Modiano réussirent là un grand film.

    On sait moins qu’il a signé un autre scénario sur cette période de l’Occupation qui l’obsède tant, celui de Bon voyage de Jean-Paul Rappeneau sorti en 2003, un film qui met en scène un jeune écrivain amoureux d’une star et qui va, à la demande de celle-ci, l’aider à se débarrasser d’un cadavre. Adjani jouait la star et Grégori Derangère, incarnant l’écrivain, décrocha le César de l’espoir masculin. Lui-même, Modiano, c’est assez incroyable, accepta une fois de faire l’acteur lorsque Raoul Ruiz lui proposa en 1997 de se joindre à une grande clique, Deneuve, Piccoli, Bernadette Lafont, son cher Melvil Poupaud, tous embarqués dans Généalogies d’un crime. Il y joue le dénommé Bob.

    Complétons la fiche Modiano-Cinéma en rappelant qu’à ce jour cinq de ses romans ont été transposés au cinéma ; il ne semble pas qu’il dépassera Simenon à cet égard. En 1981, Moshé Mizrahi a tourné Une jeunesse d’après le roman du même titre. Patrice Leconte, en 1994, a connu un échec avec Le parfum d’Yvonne qui reprenait le sujet de Villa triste. En 2001, Manuel Poirier réalisa Te Quiero d’après le roman Dimanches d’août. Mikhaël Hers signe Charell en 2006 d’après De si braves garçons, et Alain Nahum, en 2009, a adapté Un cirque passe sous le titre Des gens qui passent. Benoît Jacquot planche sur La petite Bijou depuis des années et le projet semble gardé au froid.

    Que pense Modiano de ces films là ? Il s’est confié à quelques reprises, à Télérama, à la revue Synopsis, et en gros il dit qu’aucun de ces cinq films n’a été très concluant, qu’un roman au départ est presque un handicap pour faire un film à moins qu’on ne le transforme comme Prévert et Carné le firent avec le Quai des brumes de Mac Orlan, et il avoue avoir parfois accepté en croyant que le film ne se ferait pas… Bref, à l’en croire, si on le comprend bien, il pense qu’il aurait mieux valu leur dire non tout de suite.

 

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