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Robert Lévesque
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Observations cinématographiques
par Robert Lévesque, 2015-01-22

    Après les animaux en captivité (Bestiaire), les bagnoles en fourgue (Carcasses), Denis Côté, en observateur imperturbable, a placé sa caméra devant des travailleurs en atelier. C’est son titre qui d’abord m’a intrigué : Que ta joie demeure. On pense au titre célèbre (Jésus, que ma joie demeure, le choral de Bach dans la Passion de Saint-Mathieu), un titre doublement connoté (Que ma joie demeure, le roman de Giono). Côté a donc procédé à un changement d’adjectif possessif, remplaçant ces ma par ta, effectuant une manœuvre qui fait passer l’expression de la supplique à l’exhortation, de la prière au commandement.

    Seconde constatation : si l’on entend en douce, à deux reprises, le célébrissime choral de Bach, la référence à cette musique allemande que le grand musicien déposa sur un texte évangélique ne tient pas vraiment, ce n’est pas ça, il n’y a pas chez Côté un sens de l’élévation, une célébration de la parole, encore moins un christianisme latent ou militant (nous ne sommes pas chez Bernard Émond !) ; aucun Jésus en vue pour venir sauver de sa misère l’humanité salariée.

    Denis Côté, si je regarde bien son cinéma, je trouve que son œil est toujours réservé, calme, sa caméra se contente de constater, avec cet austère objet qu’est Que ta joie demeure, l’homme au boulot ; il n’exalte rien, il refroidit tout. Se situant hors de tout interventionnisme. Foin du scénario et du message. D’où l’importance d’un tel travail qui en est un d’observance obsessionnelle sans névrose. Côté possède un solide sens de la littérature cinématographique (on le sait depuis ses États nordiques en 2005) et il a su trouver dans celle-ci une voie à suivre, parallèle plus que marginale, et il a en plus ce que l’on appelle une voix ; tout son travail (documentaire contemplatif ou fiction dégingandée) nous intrigue sans déranger, et peu à peu se décèle une œuvre dans la façon calme qu’il a de regarder, de montrer, de contempler sans passion, de filmer froid. C’est une écriture, comme celle de Depardon en moins journalistique, et plus encore comme celle de Straub.

    Denis Côté, dans le paysage du cinéma québécois et cela depuis le milieu des années 2000, est à mon avis le seul écrivain de cinéma (ce qui est différent d’un auteur au sens habituel, ces auteurs d’histoires écrites originales), c’est un peintre inspiré par les plasticiens et par Colville, c’est un poète de la caméra, tout au moins dans ses films réalisés sans récit. Ces essais, ces tableaux animés, ces poèmes visuels, ce sont, au nombre de trois maintenant, ce que l’on pourrait appeler ses Observations cinématographiques.

    Tentative d’interprétation : je ne sais si ce cinéaste atypique (naguère preux critique) y a pensé et a mené son travail avec cet arrière-sens, mais je vois, moi, dans Que ta joie demeure (séquences d’instruments, machines, appareils en mouvement, séquences d’hommes et de femmes au travail dans la répétition, l’été ; aperçus par des fenêtres des joggers et des cyclistes filant au soleil quand eux manipulent des lamelles d’acier, vident des poches de grains de café ou de grands bacs du linge industriel, déballent des mousses à matelas), un rapprochement plus évident avec le roman de Giono, ce roman de 1935, à la fois utopiste et désillusionné, où l’écrivain de Manosque décrit des paysans dans un pays non contaminé par la civilisation moderne (pensons aux résistants de La vie moderne de Depardon) où le travail pouvait sans doute être une joie, justement.

    « Si chacun peine, c’est pour soi », écrit Giono dans son récit où les paysans qui élèvent des moutons le font non pour le pognon, mais pour le mouton. Mais il y aura chute brutale du roman dans le désespoir, car le survenant (un acrobate étranger, autrement dit un poète) qui était venu stimuler la joie de ces paysans préservés, repart, s’enfuit avec une fille du village, les abandonne. Le bonheur assumé par chacun dans la première partie, ma joie, ne demeure pas, il s’efface dans la désillusion qui clôt la fable idyllique, la dernière possibilité de bonheur. Les travailleurs observés par Côté sont dans cet abandon depuis très longtemps. Il les regarde.

    On ne parle presque pas dans ce film, d’où l’importance de ce qui s’y dit. Avant l’apparition du titre, une travailleuse (qui serait l’acrobate de Giono) débite des choses encourageantes : « ici tu vas vivre de beaux moments si tu ouvres ton esprit » ; « je suis ta meilleure amie, toujours là ». Puis, sans transition, elle va dire sur un ton d’avertissement « sans le respect, je te détruis si je veux »… Plus tard, elle questionne ses collègues, veut connaître leur état d’esprit, savoir si la dépression les atteint, les atteindra… Leitmotiv de survivance, on entend des travailleurs dire pour s’en convaincre : « ce qui se passe dans la compagnie m’intéresse… ». « Cette machine, j’y tiens, je ne veux pas en changer, j’y travaille depuis trois ans, c’est ma vie… ».

    Une jeune fille, assise devant un tas de planches, dit, sur le ton d’une prière (débitée sans conviction) qu’elle veut retrouver le courage, continuer, voilà qu’elle dit « remettre son sort entre tes mains… ». Entre TES mains, dit-elle, sans qu’elle dise lesquelles… Qu’il soit fait selon ta volonté, conclut-elle. TA volonté. Les salariés ne peinent plus pour eux depuis longtemps, comme dans l’utopie de Giono, mais pour l’autre, un Patron, l’absent, l’acrobate enfui...

    Au final (point d’orgue atroce), un enfant joue en faussant une pièce pour violon devant des travailleurs impassibles, un ou deux esquissant un début de sourire dont la tristesse en son immensité ne trompe guère.

    Cet étrange et assez insaisissable film (j’aurai essayé quelque chose) où Denis Côté excelle à se taire, tout en persistant et signant un cinéma à nul autre pareil, somnambulique mais ratoureux, un cinéma non pas neutre mais stoïque, politiquement et savamment impertinent (dans le sens plein de finesse), plus désinvolte que moral, plus discordant que consensuel, eh bien ce cinéma singulier et sublime, vous en aurez une idée en regardant Que ta joie demeure sur TFO le lundi 26 janvier à 21 heures. Soixante-dix minutes d’un voyeurisme de troisième type, chaste et voluptueux.

 

La bande-annonce de Que ta joie demeure

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