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Robert Lévesque
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Rêve d’enfer
par Robert Lévesque, 2015-02-12

    Une distribution de rêve, pour le cinéphile, peut souvent être celle d’un cauchemar, pour le cinéaste. On a un beau cas de figure avec Suddenly Last Summer de Joseph Mankiewicz, ce film vaporeux et magnifique de 1959 (je l’avais vu deux fois dans la même semaine quand j’avais vingt ans) dont le tournage (les témoignages abondent) fut un enfer à tous points de vue pour le pauvre Mankiewicz, le frère d’Herman, le grand-oncle de Francis. Son dream cast comprenait Katherine Hepburn (la grande classe), Liz Taylor (la beauté éclatante) et Montgomery Clift (le charme ambigu).

    Au départ, tout va bien. Pour la première fois, Tennessee Williams négocie lui-même les droits avec le cinéaste d’All About Eve. Résultat rapide : un chèque de $50,000 et 20% des bénefs ; de plus, il promettait de travailler au scénario avec un collaborateur de son choix, Gore Vidal (il s’agissait de faire de cette courte pièce de 70 minutes – tout juste créée en programme double off-Broadway – un film d’une heure et demi). Dès lors, ça allait se gâter. Williams ayant décidément la tête ailleurs (en amour intensif avec Frank Merlo, plongé dans Sweet Bird of Youth, sa pièce que Richard Brooks tournera en 1961), Gore Vidal doit se taper le boulot tout fin seul… même si le nom de Tennessee Williams devra par contrat être au générique, et en plus gros que celui de Vidal (on verra plus tard comment Williams conchiera ce film, ne sautons pas d’étape).

    Le tournage débute, le cauchemar éclate. Monty Clift (était-ce tellement une surprise ?) se met à boire outre mesure, plus que de raison, il est assez vite ingérable mais on doit faire avec, les retards, les reprises, les arrêts, les malaises ; Liz Taylor, qui avait aimé le beau Monty qui n’avait rien voulu savoir d’elle, et a déjà deux divorces derrière elle, vient de vivre une histoire avec le producteur Mike Todd, le seul dont elle n’aura pas à divorcer puisqu’il meurt fin 1958, et, pendant le tournage et après, la presse ne parlera que de ses amours nouvelles avec le chanteur Eddie Fisher qui est mariée à Debbie Reynolds, donc scandale hollywoodien (elle quitte Fisher et Burton se profile – a-t-elle donc toute son attention concentrée sur le plateau ? Mankiewicz en doute, en souffre, mais il en fera quand même sa Cléopâtre trois ans plus tard).

    C’est avec la grande Katherine Hepburn que ce sera le plus dur pour Mankiewicz car, si elle est toujours à l’heure, professionnelle, elle n’aime pas du tout le film, elle est en désaccord sur tout, le scénario, son rôle, le texte, elle ne le montre pas trop mais tout se sent ; ambiance de plomb ; à la fin, au dernier jour, l’anecdote demeure célèbre, elle crache aux pieds de Mankiewicz, lui tourne le dos et part. Dans son autobiographie, Moi, Histoires de ma vie, parue en 1991, ne cherchez pas, on ne trouve pas un seul mot sur Suddenly Last Summer. Alors – si vous voulez mon avis – qu’elle y est absolument magnifique, terrible à point, et que ce film est l’une des réussites les plus belles de Joseph Mankiewicz. Je me souviens de mon émoi lorsque j’ai vu ce film il y a cinq décennies. Tout Tennessee Williams y était. Vous pourrez le constater à Ciné Pop le 15 février à 21 heures.

    Hepburn est Mme Venable (ce nom déjà me faisait rêver), une veuve riche, intransigeante et grande bourgeoise qui pour protéger la réputation de son cher fils qui est mort soi-disant d’une crise cardiaque (Sebastian, Monty Clift), son garçon qu’elle aimait plus que tout, va tenter, par son argent, son influence, de faire interner et lobotomiser Catherine Holly (Liz) qu’elle décrète devenue folle soudain l’été dernier, depuis la mort de Sebastian. En réalité, ce précédent été là, en voyage, Catherine, la cousine de Sebastian, servait d’appât sexuel pour attirer de jeunes garçons vers lui, lui qui dans l’éclat d’un après-midi sec de soleil sera la victime d’une exécution collective menée par une bande de garçons. Une des grandes scènes, blanche et surexposée, du cinéma américain.

    On a évidemment le suc Williams avec ce trio, les personnages de la mère, de la fille qu’on lobotomise et du fils aimé qui part… Pensons à La ménagerie de verre, sa pièce primitive, mais transposée ici dans un monde riche et élégant, la plupart des scènes étant jouées dans une serre chaude, tropicale, étouffante, dans le jardin sauvage des Venable. S’y joue à nouveau le destin d’un fils choyé par une mère envahissante (et folle ?) et qui choisira la fuite et sa liberté dans l’homosexualité.

    Tennessee Williams n’aimait pas voir ses pièces adaptées (ou réduites ?) à l’écran. Il reprocha au film de Mankiewicz, comme on a pu le lire dans Conversations with Tennessee Williams d’Albert J. Devlin en 1986, de massacrer sa métaphore. Lisons : « Ce film m’a horrifié. Sam Spiegel a commis l’erreur de m’inviter à une projection privée dans son appartement et je suis parti en plein milieu. J’ai été si choqué par cette approche littérale, parce que la pièce était métaphorique. Pour moi, c’était une sorte de poème. J’ai adoré Katherine Hepburn, à vrai dire, mais je n’ai pas aimé le film ».

    Dans De vous à moi, une série de textes inédits parus en 2009, Williams évoque Hepburn et ce film : « Je crois que Hepburn n’a pas été très heureuse de son rôle comme mère du poète dans la version cinématographique de Soudain l’été dernier. Aussi brillamment construite que cette version l’a été par Gore Vidal, elle fait malgré tout de regrettables concessions au réalisme dont Hollywood refuse trop souvent de se débarrasser. C’est ainsi qu’une courte pièce ressortissant au genre des moralités et lyrique par son style s’est muée en un film à sensation et à grand succès dans lequel le public a vu une étude fouillée de phénomènes tels que le cannibalisme, la folie ou les déviances sexuelles. Mais je suis sûr que Kate a compris que le véritable sujet de ce drame était le désarroi humain : la violence ».

    Pauvre Mankiewicz qui signa là l’un de ses meilleurs films, et pour lequel il s’est fait cracher dessus par l’une des plus grandes comédiennes du cinéma américain et qui s’est fait lâcher par un dramaturge de génie. Ce névrotique Williams, qui disait à propos de Blanche du Bois qu’il ne voulait pas que le public sache tout de son personnage… Certes. Mais laissons-le avec ses désirs d’idéalisme pur et (maintenant qu’ils sont tous morts, Williams, Vidal, Mankiewicz, Hepburn, Clift et Taylor) tapons-nous le très bon Suddenly Last Summer

 

La bande-annonce de Suddenly Last Summer

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