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Robert Lévesque
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Rentrons
par Robert Lévesque, 2015-02-19

    La virée, ou la foirade, que dis-je, la merdouille ciné-prolétario-abitibienne de Jean-Luc Godard venu occuper une télévision régionale pour donner la parole aux damnés de la terre (salut Fanon), aux petits, les obscurs, les sans grades (bonjour Rostand), serait absolument oubliée (sauf de gars et filles de Rouyn-Noranda qui avaient vingt ans en 1968 et du directeur de la radio s’il n’est pas mort), mais il semble que non, ça ne s’oublie pas cette histoire ; on la ramène encore, quarante cinq ans plus tard, l’affaire du cinéaste d’À bout de souffle venu fouler quelques arpents de neige (allô Voltaire) avant de filer à l’anglaise...

    Une page et demi sur le sujet parmi les 940 de la biographie de référence parue en 2010 chez Grasset (merci Antoine de Baecque), c’est déjà un petit socle pour asseoir l’anecdote. Le court métrage de Julie Perron au joli titre Mai en décembre (Godard en Abitibi), titre qui dit tout du délire prolongé que développait le cinéaste de La Chinoise depuis huit mois et qui ne semblait pas le lâcher. C’est sérieux comme un pape en exil, et doucereux comme un moine itinérant, que Godard, à 39 ans, entrait dans Rouyn (l’empereur à Waterloo).

    Dans ce court film réalisé en 2000, le pathétique l’emporte sur le ridicule quand on l’entend dire, avec sa voix flexueuse et tant de certitude, que le cameraman de Radio Nord qui le filme n’écoute pas ce qui se dit, ne participe en rien, et le voilà qui se lève, sort de l’image, bouscule le programme pour s’approcher du technicien aliéné et le conscientiser en direct… Non seulement ce court métrage de Julie Perron a un bon titre, il a en guise de prologue cette phrase que prononce un type sortant d’une boîte les négatifs des photos prises alors : « ce sont d’authentiques poussières de 68 ».

    On peut préférer au documentaire factuel autre chose, par exemple, pour sa façon de ramener et de jouer avec ce Waterloo godardien de la militance dans le grand nord québécois, le film bric-à-brac, sympathique et ovniesque d’Éric Morin qui se fout de l’anecdote officielle en menant sa propre Chasse au Godard d’Abbittibbi comme on braconne.

    Et voilà qu’un témoin direct s’avance et signe : la petite-fille de François Mauriac, la comédienne Anne Wiazemsky qui était alors (depuis La Chinoise et pour deux ans encore) la femme de Godard. Avec un long manteau de renard, elle était de l’équipée sauvage... Elle avoue aujourd’hui en garder le souvenir d’un épisode « absurde ». La sensation d’ineptie lui était venue alors qu’elle prenait un bain chaud dans le seul hôtel du coin. Elle écrit : « Dans la baignoire, je retrouvai un sentiment de bien-être et pour la première fois, de façon très nette, je pensai que notre présence ici était absurde, qu’il fallait rentrer en France ».

    En 2012, avec Une année studieuse, Wiazemsky a entrepris de raconter sa vie d’épouse de Godard, depuis la lettre admirative qu’elle lui posta en 1966, la rencontre, leur mariage désapprouvé par la maman d’Anne (grand-papa Mauriac, lui, trouvait ça excitant), le tournage de La Chinoise dans l’appartement loué de la rue Miromesnil, les tirades qu’elle avait à débiter sans les comprendre ; bref, elle avait 19 ans et portait un chandail en laine jaune.

    Voilà que, dans Un an après (elle n’a pas pu trouver mieux comme titre ?), elle en est à l’année 1968. Grosse année. Ils ont acheté un appartement rue Saint-Jacques en face de Saint-Séverin (« cette proximité avec l’église avait enchanté mon grand-père ») et trois événements sont au programme : février, la défense d’Henri Langlois que Malraux déloge de la Cinémathèque pour aérer les lieux (Wiazemsky sur Langlois : « il était négligé, à vrai dire sale : il me dégoûtait »); Mai 68 qui aura son épisode à Cannes, le festival stoppé pendant qu’elle prend des bains de mer dans la villa des Lazareff ; l’hiver venu le Canada, invitation arrangée par le producteur Claude Nedjar pour que le célèbre militant puisse mettre en application sa nouvelle conception de la communication avec les masses, bref la révolution.

    À lire l’ex des sixties de Godard, on voit à quel point le cinéaste de Bande à part a vraiment  cru à la révolution collective, et générale. Il est surexcité dès le 3 mai. Les événements enclenchés, il descend au quartier latin pour engueuler copieusement les flics (alors que Pasolini prend la part des travailleurs de la police contre les étudiants futurs bourgeois). Au demeurant, il engueule tout le monde… Il insulte Mauriac au bas d’une lettre que lui écrit Anne, il traite Bertolucci de con et lui raccroche le téléphone au nez parce que celui-ci a osé blaguer, il est odieux envers un couple qui dîne un soir d’émeute au restaurant La Méditerranée alors qu’il y dîne lui aussi ; il indispose ses plus proches amis, la styliste Michèle Rosier et le directeur d’une usine de textile, Jean-Pierre Bamberger ; il ridiculise Michel Cournot (qui vient de tourner Les gauloises bleues) parce qu’il ne se politise pas assez à son goût. Sans l’accabler, Wiazemsky présente un Godard bourré de mauvaise foi, privé du moindre sens de l’humour, même d’une once de ludisme, un enragé qui gueule à tout vent et décrète victorieusement la mort définitive du cinéma.

    C’est ce Godard là qui arrive à Rouyn-Noranda. Un cinéaste qui conchie le cinéma, non plus seulement celui de papa mais celui de tout le monde, y compris le sien ! Un intellectuel qui a épousé sur un coup de foudre la cause des travailleurs mais qui n’ira pas jusqu’à, comme Deleuze le fera (on apprend ça), s’acheter et enfiler une veste d’ouvrier.

    Nedjar, Godard et Anne W. montèrent en Abitibi en voiture. Présenté à l’auditoire par le propriétaire de la radio qui n’insiste pas sur la notoriété de son invité (Godard a dû lui conseiller de ne pas en remettre), il déclare, « il martèle », écrit son épouse : « On n’est plus des artistes, on est des porte-parole, pour amener la Révolution, pour que tout ne se passe pas toujours de la même façon, pour que la télévision appartienne à tout le monde ». Il devait jubiler sous cape, lui qui en France sait que la télévision est aux mains de l’Élysée.

    La suite, Wiazemsky ne s’y attarde pas trop car elle était « accablée ». C’est le rappel d’entretiens filmés avec les travailleurs de la mine, des heures d’attente en studio, des repas toujours pris au même restaurant, ce qui la déprime. Au bout de quelques jours, dans la baignoire, elle réalise l’absurdité de l’affaire, l’inintérêt de ce piétinement dans lequel s’enfonce le grand cinéaste d’Alphaville. Elle sent son Godard se mettre à douter, elle le voit perdre son enthousiasme, en fin de compte seule la rencontre de leurs corps la nuit, sous les draps, les rassure. Un matin, il lui dit qu’il aimerait la filmer en slip et débardeur Petit bateau sur les toits de Rouyn-Noranda recouverts de neige et, ça y est, ils ont compris. Godard prend les devants. Au saut du lit, il dit « Rentrons ».

    Anne Wiazemsky : « Nous partîmes comme des voleurs, il n’y a pas d’autres mots pour dire cette fuite, cette désertion ».

•         Un an après, Anne Wiazemsky, Gallimard, 2015.

 

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