Blogue
Robert Lévesque
image
Beau à jamais
par Robert Lévesque, 2015-02-26

    Si ce n’était qu’il est mort dans sa Porsche Spyder 550 sur la route de Salinas le 30 septembre 1955, James Dean – si aucune jettatura ne s’était abattue sur lui – aurait aujourd’hui 83 ans. L’âge qu’a son ami Martin Landau. L’âge qu’avait atteint Paul Newman lorsqu’il est mort le 26 septembre 2008.

    Imagine-t-on James Dean en vieil acteur ayant roulé sa bosse comme eux, Landau et Newman ? Non. James Dean – l’image que des générations de cinéphiles en gardent depuis six décennies, celle que la jeunesse découvre – est ancré dans la juventa pour toujours. Beau à jamais. Il y en a qui ont de la chance…?

    Aurait-il connu des amours déchirantes et des échecs cuisants, aurait-il défrayé la chronique des faits divers, aurait-il dû accepter des blockbusters comme Ava Gardner dans Earthquake, aurait-il fait un coming out en 1985, aurait-il souffert du zona des semaines durant, guerroyé avec un crabe en se voyant forcé aux moumoutes hors de prix, aurait-il été capable d’empêcher sa silhouette d’épaissir à vue, sa fortune bancaire de décliner, aurait-il comme Landau signé un seul film avec Woody, aurait-il eu comme Newman une Joanne Woodward à vie, aurait-il décroché un Oscar de second rôle, aurait-il sombré dans l’enfer de la schnouf, aurait-il, père, perdu un enfant leucémique, aurait-il commencé à trembler ou à perdre la mémoire ? Personne ne le saura car James Dean n’a pas eu de vie au-delà de sa jeunesse et de ses amours anodines, aucune vie entière, ni belle ni mauvaise, ni ratée ni pleine, ni prise à belles dents ni menée à deux, ni solitaire ni engagée.

    Toutefois, il n’aura pas connu le pouvoir des fleurs, les cantilènes folks de Bob Dylan, la voix de Joan Baez dans les boîtes de Greenwich Village, celle de Janis crachant Me and Bobby McGee, ni le théâtre d’Edward Albee (imaginons-le filant le monologue de Jerry dans Zoo story), ni celui de Pinter dans lequel il aurait pu se glisser en toute ambiguïté, il n’aura pas dans sa douche fredonné Yesterday, il n’aura pas connu les petites japonaises et roulé en Jaguar XJ, il n’aura pas joué Hamlet ni Iago au Circle in the Square, il n’aura pas souri au bas des marches du palais à Cannes, il n’aura pas joué un Américain dans un film de Truffaut, il n’aura pas acheté une île tropicale, il n’aura pas vu son enfant pleurer, et dormir, il n’aura pas retrouvé un ami d’enfance, il n’aura pas pleuré à l’écoute d’un Stabat Mater de Pergolèse ou de Schubert, il n’aura pas reçu le choc du premier 33 tours de Tom Waits, il n’aura pas connu les rétrospectives des films d’Anna Magnani ou de Louise Brooks au hasard des cinémathèques, il n’aura pas connu le politically correct, le mariage gay et les interdictions de fumer, il n’aura pas connu les films de Cassavetes et les romans d’Annie Proulx, il n’aura pas connu les chères arrivées du printemps…

    Et voilà qu’encore, on ne les compte plus, un livre vient de paraître sur ce jeune Américain fauché à 24 ans. Non pas une biographie, il y en a trop et on ne saurait amener du neuf au dossier. Sujet en déficit d’inédit. On sait qu’il fût têtu, décidé, nonchalant, amoureux de Pier Angeli, amant de quelques hommes dont un pasteur qui avait des manières raffinées, fou de voitures, secret, minutieux et désinvolte, photographié dans un cercueil, drôle et beau. Voilà pourquoi le romancier Philippe Besson a dû faire appel à un truc pour, à son tour et en toute admiration, en amour à peine retenu, refaire le circuit Jimmy, revoir la légende, la faire revivre. En fait, son truc, c’est la manière Our Town, cette pièce de Thornton Wilder où ce sont les morts qui parlent, qui témoignent de ce que fut la vie de leur village du New Hampshire au début du vingtième siècle.

    Philippe Besson a convoqué les morts, qui sont venus, et ils (nous) parlent comme on témoigne à la barre, ils racontent le James Dean qu’ils ont vu grandir, pleurer, s’ouvrir, vivre, tourner et mourir. Sa mère d’abord, morte en 1940 quand il a neuf ans, une mère aimante qui lui proposa des leçons de claquette en cachette du père. Sa tante Ortense qui le prit en charge avec son mari au décès de la maman. Le père, en retrait comme les pères, déçu de voir que son fils a préféré la danse aux études en droit. Lui-même, James Dean, convoqué par Besson, vient rendre compte de son existence, de ses désirs, de ses tourmentes, de ses espoirs et de ses coucheries.

    Ce défilé des témoins, leurs confidences, donne un portrait kaléidoscopique du disparu. Pier Angeli, morte à 39 ans, avoue qu’il est le seul homme qu’elle ait aimé, qu’elle l’aurait épousé si ses parents y avaient consenti. Tennessee Williams comparaît en tant qu’expert en garçons et avoue n’avoir connu que deux autres beautés à couper le souffle : Brando et Clift. S’avance Sal Mineo, impliqué dans Rebel Whitout a Cause, qui admet être tombé raide dingue de lui à la seconde où il lui a serré la main, qu’il n’a jamais oublié son parfum qui lui donnait envie de poser son visage dans son cou.

    Natalie Wood confie au romancier Besson qu’elle est fière de partager avec Jimmy Dean une mort tragique et prématurée, Marlon Brando passe et n’a rien d’autre à dire qu’il ne l’a croisé qu’une heure sur le plateau d’East of Eden à la demande de Kazan qui voulait faire plaisir à celui qui admirait tant l’acteur d’A Streetcar Named Desire et de On the Waterfront, Nicholas Ray rappelle la fébrilité du jeune acteur et avoue qu’il n’avait pas imaginé que le blouson rouge de Jimmy dans La Fureur de vivre allait faire une entrée si fracassante dans le quotidien des jeunes Américains…

    Rock Hudson ? Il l’a croisé sur le plateau de Giant et dit sans ambages qu’il l’a détesté tout de suite, que son arrogance était insupportable, qu’il n’a – contrairement à ce que certains ont pensé – jamais été jaloux et qu’il n’a jamais considéré qu’il était un grand acteur, mais peut-être, en amour, laisse-t-il entendre (mais là c’est vraiment Besson qui pousse le bouchon) était-il le diable…

    Retenons pour terminer ce compte-rendu d’audience le témoignage d’Elizabeth McPherson qui fût son professeur d’éducation physique au collège de Fairmount, Indiana : « Les filles n’étaient pas sa priorité, ça sautait aux yeux. Seulement voilà, il leur plaisait beaucoup, aux filles. Elles le guettaient du coin de l’œil, gloussaient entre elles sur son passage, espérant qu’il les remarque, et il ne les remarquait pas. Ou bien il le faisait exprès. Il avait visiblement décidé de se consacrer à ses deux hobbies : le théâtre et le sport. Le reste n’existait pas ». Le théâtre et le sport, comme le jeune Camus algérois.

    Miss McPherson, lors d’un voyage scolaire à Washington, a cherché à le séduire et y est arrivée. Il est allé la rejoindre dans sa chambre à l’étage des filles de la pension Roosevelt. Il s’est endormi après l’amour. Écoutons miss McPherson : « Je me suis levée pour le regarder. Ceux qui n’ont pas vu Jimmy dans le sommeil n’ont pas idée de ce qu’est la grâce pure ».

 

·         Vivre vite, Philippe Besson, Julliard.

 

suggestions

Coffret Elia Kazan CRITIQUE
Casino Royale CRITIQUE

Votre Commentaire