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Cinéma québécois
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Un mot (2000) de trop sûrement
par Simon Galiero, 2015-03-29

   Cher Rafaël,

    Je te remercie d’avoir pris la peine de répliquer 2 ans plus tard à mon texte « qui n’a pas généré grand bruit » mais qui apparemment retentit encore un peu… Malgré le titre de ton article, j’ai cru comprendre dès ton premier paragraphe qu’il s’agissait moins d’ « un mot sur la critique » - en tant que réflexion générale qui remettrait en cause celle-ci d’une façon ou d’une autre, par exemple - qu’un « mot sur la critique à ton endroit » ou à l’endroit de ton travail. Et que tu classes d’emblée en quatre catégories fascinantes : le « bon », le « moyen », le « très bon » et le « laid » (j’ai comme eu l’impression vague que ce dernier qualificatif m’était subtilement destiné!). Aux gens venus te demander « Pourquoi personne ne lui réplique? » (à quoi tu aurais pu rétorquer « Pourquoi ne le faites-vous pas vous-mêmes? »), tu as donc professé qu’il valait mieux laisser le « bourreau » se pendre avec « sa si longue corde plutôt que de s’enfarger dedans »… Tu aurais aussi bien pu leur servir une métaphore autour d’une pomme et d’un serpent, ou encore une autre sur un chameau et le chas d’une aiguille, mais j’avoue que la tienne faisait l’affaire. Malgré tout, on peut se poser cette question futile : ton conseil judicieux avait-il une date de péremption qui s’arrêtait au 20 mars 2015, date où tu es toi-même venu « t’enfarger » dans la corde diabolique sur ton blogue?

    Quand je t’ai vu résumer ainsi mon article dans Liberté ; « Galiero y est allé d'une charge à fond de train sur un pan du cinéma québécois contemporain. Je dis un pan, mais on pourrait dire sur l'ensemble. Tout le monde y passe: 25 cinéastes, les critiques, les sélectionneurs de festivals du monde entier, les investisseurs, le public, les médias”, j’ai cru un instant que tu voulais me rendre hommage. Mon esprit tordu s’est demandé « Mais qui ne voudrait pas être l’ami de ce gars-là? ». Puis je suis vite revenu à la dure réalité : ce n’était pas un hommage, mais la liste des écarts commis par un repris de justice dont on vient rappeler les méfaits passés à la mémoire et à la bonne conscience de tous, tout en prétendant ainsi, mine de rien, défendre cette même collectivité des intentions malsaines du belligérant. D’ailleurs, quand tu mentionnes avec une précaution intentionnelle que « tu ne saurais répondre pour l'ensemble des cinéastes visés par ce texte » il faut évidemment comprendre exactement l’inverse, sans quoi tu ne l’aurais pas spécifié. Un peu à l’image de ce garçon dans la cour d’école, qui vient tenter de jouer au bully tout en jetant quand même des regards furtifs derrière son épaule pour être certain que sa gang le supporte pas trop loin derrière. Avec sûrement beaucoup de mauvaise foi de ma part, j’ai cru aussi percevoir une autre stratégie qui consistait à bien faire reluire le contraste entre Humilité d’un côté, la tienne, et Condescendance de l’autre (si je pouvais un jour accomplir mon rêve de drag queen j’adorerais choisir ce mot comme nom d’artiste!). Ce que tu prends bien soin de mettre en relief pour ceux à qui ça pourrait échapper, en rappelant notamment que tu ne fais « qu’apporter modestement ta contribution à cet art » et « apporter humblement une expérience à des cinéphiles ». Comment un homme de Cro-Magnon qui passe son temps à se rouler dans la boue de ses « préjugés hargneux » et de sa « condescendance infinie » (!) pourrait-il lutter contre une telle vertu?

    Là où mon cœur s’est arrêté, dans un moment de temps suspendu et de tension insoutenable, c’est quand j’ai lu qu’il t’arrive « de devenir méchant ». Tu avais déjà fait une telle affirmation dans une entrevue accordée à 24 images il y a quelques mois et je m’étais alors posé la même question : mais dans quelles circonstances extraordinaires devient-il si méchant? Lorsque pris au piège par une bande vicieuse de hyènes affamées? Devant une fillette prise en otage par une mafia tchétchène? Face à un vieil officier Nazi torturant un chaton? Sur la page de ton billet, j’ai alors aperçu un menu de Twitter Inc. dans lequel tu annonçais venir « régler un compte » (le mien) avec ton texte, et j’ai ainsi pu prendre par 1+1 toute la mesure de la menace qui planait sur ma destinée déjà médiocre de bourreau écumant. J’ai d’abord été pris de terreur, mais ensuite c’est plutôt une certaine mélancolie qui s’est mise à m’envahir ; ton « je deviens méchant » me rappelait soudainement Hulk, qu’enfant j’adulais au moins autant que Passe-Partout.

    Mais revenons au fond de ton texte. À te lire, il faudrait connaître la vie privée de quelqu’un avant de porter un jugement sur une œuvre, faire attention à ne pas souffler trop fort sur « la flamme créatrice » de tout un chacun, ne pas trop dégager de lignes générales au risque de faire une « thèse », et s’assurer à tous les coups qu’il n’y ait pas de bichon maltais qui se confonde avec les motifs d’un coussin à peluche avant de s’affaler de tout son poids dans un divan. Évidemment, un cinéaste peut aller en festival et y vivre des rencontres enrichissantes, y ramasser des prix mérités, écrire des billets sur Facebook qui émouvront simultanément un critique de La Presse, un sélectionneur de Berlin, son conseiller en placements et sa prof de secondaire 2, et être en plus de tout cela un cinéaste talentueux, un citoyen intègre et un être humain remarquable. De la même façon, un spectateur peut contempler chaque film qu’il voit dans sa singularité, y constater les talents spécifiques des uns et des autres, respecter le travail qu’il y a derrière, puis, au bout du 150e, finir par se demander si certaines récurrences (esthétiques, narratives, discursives, théoriques) ne peuvent pas être globalement questionnées, regroupées, critiquées. De même concernant la critique ou les entrevues. Seulement, il faut alors assumer les aspects discriminatoires, injustes et présomptueux sans lesquels on ne pourrait jamais vraiment sortir des zones circonscrites ni se remonter la jupe plus haut que les chevilles.

    Bien sûr, plus ou moins indirectement, ici et là dans ton texte, tu cherches aussi forcément à faire danser quelque part l’ombre du tabou du « collègue critiquant ses pairs ». C’est vrai qu’il y a là quelque chose d’un peu honteux. Pourtant, comment ne pas sourire en pensant à l’image d’Épinal que serait celle de cinéastes qui n’auraient que de la bienveillance pour le travail de leurs pairs et leurs destins « professionnels », connaissant toi et moi la dureté quotidienne et les jugements cinglants que chacun propage sur les films des autres, dans son salon comme dans les 5 à 7 de festivals, dans telle ou telle coulisse de sélection et évidemment sur les jurys où l’on décide de vie ou de mort des projets des autres? Crois-tu vraiment que la définition de bourreau s’accorde le mieux à ceux qui exposent leur jugement et ainsi s’offrent eux-mêmes en cible? Penses-tu que des « flèches » auxquelles tu accordes toi-même le mérite d’être comiques puissent ne contenir que le poison de préjugés hargneux? Es-tu sûr qu’un texte où « tout le monde y passe » n’est pas justement un texte qui n’ostracise personne en particulier, contrairement au motif annoncé lorsqu’on déclare venir « régler un compte »?

    Assumer ses impressions par des mots qui les nomment, ce que tu déplores dans mon cas, est pourtant l’inverse du recensement terne de ce qui est « bon ou mauvais » ou « réussi ou raté », cette obsession des statisticiens dépressifs et autres pourvoyeurs en étoiles et en notes. Même par des mots durs, c’est une façon de prendre au sérieux ce qui est vu plutôt que de donner dans l’infantilisation chiffrée. C’est par ces mots choisis et assumés que peuvent peut-être surgir les questions du cinéma qui est fait, de comment et pourquoi il est fait, de comment et de quelle façon on en parle. Questions sans importance dans l’absolu, je l’admets, mais essayer de changer de poste de radio une fois par décennie durant quelques minutes n’est peut-être pas une impulsion complètement absurde. Sans vouloir présumer de la sincérité de tes intentions, ce n’est pas ce que j’ai retrouvé ni de près ni de loin dans ton billet récent sur la distribution. Tu y parles de projets bancaires, de mises en marché d’automobiles, de « plans d’affaire », de « films mal sortis », de « film qui rate ses cibles », de ce qui est mauvais « pour la feuille de route du cinéaste » et pour « l’image du cinéma québécois », de « succès commercial » et d’ « effet sur l’industrie ». Le tout dans une missive prudente à la pensée diffuse, s’adressant aux « décideurs » sous forme de questions inoffensives, dont un des points d’orgue est quand tu te demandes pourquoi tous ces gens « ne s’envoient pas des courriels » pour mieux régler les « affaires ». Après une intro pour expliquer encore que tu ne détiens pas la vérité ni toutes les réponses, et que tu es très humble, tu conclus sur l’idée que peut-être tu pourrais néanmoins « ne pas te faire aimer » avec ce texte… On se demande bien comment! Tout cela en invitant les uns et les autres à t’écrire afin de te faire le coordonnateur avisé de toutes ces questions. Je ne remets pas en cause ta bonne volonté et j’admire les efforts que tu déploies sur un vélo stationnaire, mais la question que j’ai envie de renvoyer à toutes celles que tu poses dans ce texte est la suivante : et si on allait plutôt manger un shish taouk? Ou jouer au frisbee avec les DVD invendus de nos films?

    Au mépris d’un certain langage courant et dominant par lequel on considère les cinéastes comme des professionnels de la soumission, fait mine de les mettre dans le secret des recettes de cuisine pour en faire des complices en comptabilité et des actionnaires de 5e ordre, fait jouer la liste fluctuante des primés et des sélectionnés comme sur l’écran d’une course de chevaux, n’évoque les films que sur la base de poncifs paresseux, fait parler de son propre travail avec l’approche d’un boutiquier, peut-être qu’il faut parfois répondre par un mépris des collaborations quotidiennes (les nôtres) à ce même langage et tenter de trahir la logique des petites mondanités. En somme, faire un peu l’inverse de cette engeance de corridor qui vient s’enquérir de « qui répondra » au condescendant, plutôt que d’eux-mêmes songer à répondre de leur participation éventuelle à l’insignifiance critique. Tu dis que les cinéastes ne sont pas calculateurs, ce n’est pas ce qui m’a sauté aux yeux l’été dernier en voyant quelques-uns se fendre d’une lettre commune, non pas pour défendre une institution et son sens, mais plutôt pour défendre et vanter avec le style d’une agence de com’ l’une de ses plus opulentes carriéristes, qui s’était pris les pieds dans une guerre personnelle médiatisée avec les dirigeants d’un festival. Avec le piètre prétexte d’une petite moraline, dénoncer le « ton personnel » que prenait le « débat », ils démontraient surtout leur engagement public de cinéastes au service des petits pouvoirs. Dans leur bouche, c’est le patron qui parlait.

    Cela dit, en conclusion, je te donne aussi raison. Le texte de Liberté est loin d’un choix malin et a tout d’une splendide erreur de jeunesse. Évidemment il vaut mieux ne pas citer les noms de ses pairs que de les citer, dispenser ses jugements en coulisses plutôt qu’ouvertement, prendre un ton modeste plutôt que celui d’une satire trop féroce, simuler une contrition et s’épandre en auto-critique plutôt que de laisser sa propre image au seul jugement du lecteur, cibler un ou deux thèmes (de préférence ceux qui ne dérangent pas vraiment) plutôt que de tout embrasser, s’attaquer aux contradicteurs les plus évidents (Guzzo, Hollywood, McDonald's ou les grandes pétrolières) plutôt que de venir taquiner son propre camp. Par extension, plutôt que de faire des films et écrire des textes polémiques, il vaut aussi sûrement mieux passer ses après-midis à disputer un bridge avec sa grand-mère, apprendre à jouer du xylophone ou collectionner des feuilles d’érable.

    Sur ce, pour ne pas être trop long, je te salue sincèrement ainsi que les trois lecteurs qui nous ont lu. Je promets de tenter d’être un pair bienveillant, de contempler la courbe graphique des commentaires de la profession avec béatitude, de voir les films en appuyant sur play comme on allume un cierge, et de fréquenter plus assidument les RVCQ et autres séances de paléo-fitness.

 

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