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Robert Lévesque
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Je ne vous aime pas
par Robert Lévesque, 2015-04-09

    L’amour existe, À nos amours… avec des titres pareils, on pourrait croire que Maurice Pialat aimait l’amour (sans doute était-ce vrai dans sa vie, on ne saura pas, sphère privée), mais son cinéma hurle le contraire, c’est l’amour n’existe pas, à bas l’amour ! Cinématographie crâneuse d’un enragé doublé d’un colérique qui n’épargnait personne, ni ses acteurs, ni ses personnages, ni ses équipes, ni ses potes, et dont les tournages ressemblaient plus à des scènes de combat qu’à des retrouvailles. L’apothéose sera atteinte en 1984 quand à Cannes, palme d’or en main pour Sous le soleil de Satan, il lancera au gratin du cinéma qui injustement le hue : Je ne vous aime pas non plus

    Ainsi ce si bien titré Nous ne vieillirons pas ensemble (sur TFO, 9 avril, 21 heures) qui pourrait être le titre emblématique (des rapports de Pialat avec le monde du cinéma) de l’œuvre entière de cet homme bourru et bourré d’un talent brut et brutal (un Brisseau réussi), un titre franc qui au rayon de l’amour à vivre à deux bloque l’espoir (ou le dégage ?) et qui m’a toujours fait penser à celui, autrement plus délicat, de la chanson de Gainsbourg, « Je suis venu te dire que je m’en vais ».

    Un homme vient dire à une femme qu’il la quitte. Il prend la peine de lui dire qu’il s’en va. Il ne la fuit pas, il l’avertit de son départ... Pialat, dans son film (c’était que le deuxième, tourné en 1972), nous montre un homme (un parfait goujat, phallocrate assumé, cinéaste de métier abonné à la mauvaise humeur, on peut sans trop se tromper y voir de l’alter ego) qui va et vient à la brutale, quitte sa maîtresse sans raison et revient sans passion, qui jette et ramasse sa meuf à sa guise, sans état d’âme (pas plus qu’il n’a l’air d’en avoir pour son film qu’il tourne en Camargue). À tel point que l’on peut se demander – mais pas longtemps – si ce film (dont il jeta sur papier le scénario en trois semaines après avoir déchiré celui fignolé par sa maîtresse, Arlette Langmann, la sœur de Claude Berri) en est un sur la rupture ou sur la réconciliation, sur la séparation ou sur la réparation, tant ce couple (un amant qui n’entend pas à rire, sa maîtresse en stand-by à l’hôtel) se laisse et se reprend, pardon… lui la laisse, lui la reprend… Le Nous du titre c’est lui.

    Le comédien Jean Yanne joue cet homme. Et du type odieux, Yanne en connaît bien l’emploi, il l’assume volontiers. Il était un abonné aux salauds, ce remarquable acteur tout en sous jeu, voix traînante, gueule idoine ; pensons au garagiste Paul Delcourt qu’il incarne dans Que la bête meure de Chabrol. Eh bien sachez que même lui, Jean Yanne, trouvait que, sur le plateau de Nous ne vieillirons pas ensemble, Pialat y allait un peu trop fort sur la goujaterie du personnage, et – on apprend ça dans le roman documenté et indiscret de Christophe Donner, Quiconque exerce ce métier stupide mérite tout ce qui lui arrive, Grasset – il contesta certaines scènes ou situations à tel point que la rupture passa près de se déplacer dans la réalité du tournage entre l’acteur et son réalisateur. Au surplus, le climat se dégrada vite entre Pialat et son producteur, l’aventurier Jean-Pierre Rassam.

    Comme Clouzot, Pialat était une brute. Embusqués en marge de la gentille famille de la Nouvelle Vague, Clouzot et Pialat étaient des individualistes et des forcenés qui n’avaient rien à foutre de la joliesse des baisers volés, de la tendresse des godelureaux et de ces histoires d’eau à la bouche... Ses tournages furent des épreuves, il voulait que ses acteurs s’impliquent vraiment, il les poussait au risque, et pervers, leur demandait d’improviser des éléments de dialogue alors qu’il était clair que le scénario était, à leurs yeux, d’ordre autobiographique ; il allongeait les séances de tournage pour les mener au bord de la fatigue, forcer la prise de risque qu’il attendait pour atteindre ce qu’il appelait (c’était sa méthode, version canaille de celle de l’Actor’s Studio) la vérité du moment où l’on tourne.

    Au résultat, ce film rêche mettant à bas la notion de couple pour ces amants (tout en profilant en non-dit l’idée pas jojo de la vieillesse ensemble que sera sans doute celle du goujat avec sa  légitime…) eut étonnamment un très grand succès et Jean Yanne, prouvant qu’un personnage antipathique et misogyne à l’os peut séduire large, remporta à Cannes la palme d’or de l’interprétation masculine.

 

La bande-annonce de Nous ne vieillirons pas ensemble
 

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