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Robert Lévesque
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Vies livresques
par Robert Lévesque, 2015-04-16

    Grass et Maspero le même matin, c’était beaucoup. Sombre lundi que celui du 13 avril où j’apprenais, après le café, avant le bol de Corn Flakes bananes et lait de soya vanille, la disparition de l’écrivain allemand Günter Grass et de l’éditeur français François Maspero, tous deux octogénaires, vieux enfants de la Seconde guerre, deux vies livresques, et chaudement politiques, l’un romancier épique et secouant si important, l’autre libraire-éditeur de gauche comme il ne s’en trouve plus. Des générations successives d’intellectuels se sont reconnues dans l’action et l’œuvre de ces deux hommes, en Allemagne, en France, en Europe, au Québec.

    Sombre lundi, comme le sombre dimanche que chantait Damia dans les années trente... Tristesse à l’état pur. Régine Robin me faisait part de la sienne le jour même, rentrant de Paris. Nous étions vraiment en deuil, je crois qu’on peut le dire ainsi, et employer le nous. Un deuil littéraire, un deuil livresque, le deuil de deux personnalités hors norme, hors du commun, comme le furent Céline et Jérôme Lindon pour rester dans les métiers de l’écriture, de la lecture, de la littérature et de la librairie. Dans son pays, on disait de l’auteur du Tambour et du Turbot qu’il était le Céline allemand (on disait aussi un Rabelais de la Baltique) ; dans sa librairie La Joie de lire rue Saint-Séverin, « Masp » fut dans les années soixante et soixante-dix le rigoureux fournisseur d’idées séditieuses et généreuses formulées dans les livres qu’il vendait (ou se faisait piquer, sans porter plainte) sous les signatures costaudes de Charles Bettelheim, Guevara, Fanon, Althusser, Debray, Vidal-Naquet, Émile Copfermann et tant d’autres penseurs de la décolonisation, de l’école, de l’usine, des prisons, de la justice, de la liberté des peuples, de l’espoir en l’humanité.

    Maspero était un grand ami de Chris Marker (qui a signé un portrait de lui en 1970, diffusé en réseau parallèle : Les mots ont un sens, titre parfait pour un esprit rigoureux comme le sien). Il était né en 1932. Son père le sinologue Henri Maspero, fils de l’égyptologue Gaston Maspero, est mort à Buchenwald, sa mère est revenue de Ravensbrück. En 1942, son frère aîné, Jean, était fauché par une balle allemande dans un maquis de la résistance, les armes à la main. Ce n’est qu’en 2002, dans Les abeilles & la guêpe (coll. Points, no. 1127), que Maspero aborda par écrit ces déchirures qui ne se rapiècent pas, le dernier combat de son père au camp (dont la seule connaissance qu’il en avait venait de témoignages de survivants, comme Semprun), la mort de son frère résistant sur les bords de la Moselle. C’est de là qu’il vient, Maspero, fils de la bourgeoisie éclairée, enfant d’une famille dévastée.

    Claire Devarrieux dans Libé, puis Assouline dans son blogue La République des livres, nous le confirment : François Maspero, à 83 ans, s’est suicidé. On l’a trouvé dans sa baignoire, chez lui à Paris le samedi 11 avril, le jour où à Buchenwald, comme à chaque année le 11 avril, on honore le souvenir de la libération du camp en 1945 et où des rescapés venus de partout observaient une minute de silence en mémoire de ceux qui n’en revinrent pas.

    Immense écrivain, Günter Grass était difficile à saisir. Comme un Bibendum agressif. Nourri de ses lectures de Rabelais, de Cervantès, et de Grimmelshausen (chez qui Brecht prit son modèle de la Mère Courage qui traverse la guerre en en profitant), le romancier était un iconoclaste dont les Allemands avaient parfois de la misère à encaisser les briques métaphorico-romanesques sur le passé de l’Allemagne, « le pays qui a brûlé les livres », disait-il...

    Son roman Le Tambour, dont Volker Schlöndorff fit un film si remarquable en 1979, avait lancé spectaculairement sa carrière littéraire par une démystification du nazisme ordinaire, en fouillant la conscience allemande. Mais, iconoclaste avant tout, Grass, dont l’importance n’a jamais été sous-estimée, était un écrivain de la bousculade, un provocateur, aussi un ami du social-démocrate Willy Brandt, mais un insaisissable électron littéraire qui eut raison un jour du grand critique Marcel Reich-Ranicki qui se fit photographier pour la une du Der Spiegel en déchirant un exemplaire du dernier Grass, Toute une histoire, où l’écrivain, critique de la réunification, affirmait que l’Allemagne de l’ouest avait pris en otages et victimisé les habitants de l’ex-RDA.

    Il refit scandale en avouant très sur le tard avoir fait partie des Waffen-SS à 17 ans en 1944, poussé là par les Jeunesses hitlériennes, et le brouhaha fut alors colossal, à l’image de la personnalité de cet homme bourru, à l’imagination foisonnante, sévèrement moustachu et grand fumeur de pipe (à la gueule d’un Maigret très choqué) qui alla à Stockholm chercher le dernier prix Nobel de littérature du vingtième siècle, en décembre 1999.

    De Günter Grass, j’ai une image qui me revient chaque fois qu’il est question de lui : au Salon du livre de Paris en 2001, c’est l’année de l’Allemagne, il est assis à une petite table pour une séance de signatures et personne n’est devant lui, il attend, seul, l’air absent ; à deux stands du sien une foule d’admirateurs, exemplaires en mains, fait la queue et attend le moment où chacun pourra enfin tendre son livre à Amélie Nothomb dont le chapeau est indescriptible…

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