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Annecy jour 0 : Le Québec se meurt, vive le Québec !
par Nicolas Thys, 2015-06-15

     Alors que la pluie a officiellement débuté à Annecy ce dimanche pendant que les premiers arrivés allaient chercher leur accréditation, c’est toute une ville qui commence à se mettre à l’heure du festival. Les premiers groupes se forment, les premières rencontres se font et on commence à échanger les programmes et à se demander ce qu’on pourra peut-être ajouter aux réservations déjà effectuées. De notre côté, on en a profité pour faire deux longues interviews avec des cinéastes déjà arrivés et qu’on publiera au cours de la semaine, au moment où leurs films seront présentés. Il s’agit de Claude Cloutier, en compétition avec Autos portraits, produit par l’ONF, et de Theodore Ushev qui présente un court, Somnambulo, et qui a travaillé au long métrage événement d’Anca Damian, La Montagne magique, documentaire animé sur un anarchiste polonais aux milles vies, Adam Jacek Winkler. Rappelons qu’Anca Damian avait remporté voilà trois ans le cristal du long métrage à Annecy pour Mr Crulic, documentaire sur un Roumain mort de manière absurde dans une prison polonaise à la suite d’une erreur judiciaire.

     Ce lundi, nous irons, comme toujours, voir l’hommage aux réalisateurs disparus au cours de l’année précédente dans une séance intitulée Le grand sommeil. Cette année, ils sont quatre et, bien que très différents, ils méritent tous le détour. C’est le Québec qui aura encore perdu le plus avec deux cinéastes : René Jodoin et Jacques Giraldeau. Le premier est plus célèbre dans le milieu de l’animation. Entré à l’ONF après des études aux Beaux-Arts dès 1943, aux côtés de Norman McLaren dont il fut l’un des plus proches collaborateurs toute la vie durant, il y passa près de 40 années en tant qu’assistant, réalisateur et producteur. Quand, en 1966, l’ONF est scindé en deux parties, Jodoin devient le premier directeur du programme français. C’était quelqu’un au fait de toutes les évolutions techniques, produisant notamment La Faim de Peter Foldès, premier film composé à l'ordinateur nommé aux Oscars, et il aimait travailler autour des formes abstraites et des lumières, créant de véritables ballets géométriques profondément inspirés par les mathématiques comme Ronde carrée, Notes sur un triangle ou Sphères (avec Norman McLaren) qui travaillent le cœur du mouvement et les principes premiers de l’animation. Au moment de sa mort, la Cinémathèque québécoise avait publié un magnifique texte de Don McWilliams qui citait Jodoin. Ce paragraphe notamment nous semble important :

     « Faire de l’animation, c’est faire du cinéma. L’animation, c’est l’une des façons de faire du cinéma. Il faut commencer par là. Pour moi, c’est l’approche idéale : en animation, vous pouvez manipuler les différentiels du temps qui sont plus petits que ce que propose la caméra conventionnelle sur le bouton de laquelle vous appuyez. Que vous soyez en train d’enregistrer la réalité ou une fiction, vous obtenez toujours 24 images par seconde et vous êtes soumis au mouvement des choses. Cette limite-là n’existe pas en animation. Si un caméraman de prises de vues réelles décide de modifier ce temps réel, il se transforme en quelque sorte en animateur. Dès que vous commencez à manipuler le temps en deçà des 24 images-seconde, vous êtes en train de devenir animateur. Pour moi, l’animation, c’est d’abord et avant tout la possibilité de produire un film selon vos propres choix. L’animateur a ce sentiment d’autorité sur le médium. Puis vous dessoûlez quand vous voyez le résultat de votre travail ! »

     Jacques Giraldeau quant à lui fut d’abord documentariste. Fondateur du premier ciné-club au Québec, il a passé la plus grande partie de sa vie à l’ONF. Grand amateur de peinture, il a toujours été curieux de l’animation et a réalisé quelques films courts comme Opéra zéro en 1984. Mais on se souvient de lui comme l’auteur d’un film très intéressant d’un peu moins d’une heure intitulé L’Homme de papier, entre documentaire et fiction, autour des différentes techniques du cinéma d’animation. Plutôt que de faire une œuvre didactique pour les présenter, il a préféré, pour montrer toutes les possibilités du médium, suivre l’histoire de Marc, interprété par Denis Bouchard, un homme peu poète et amoureux dont le monde se métamorphose constamment. Ce film a été fait avec la participation d’artistes comme Jacques Drouin, Pierre Hébert, Suzanne Gervais ou Normand Roger. Pour ceux qui aimeraient en savoir davantage, l’ONF a également créé un « manuel » d’accompagnement du film, qu’on trouve en PDF ici et dans lequel on trouve cette phrase magnifique de Giraldeau : « La vérité du cinéma d’animation, comme de l’art, ce par quoi il est vrai,, c’est son pouvoir de découvrir ce que la connaissance ne peut révéler : une face du monde où l’imaginaire retrouve le réel. »

     Les deux auteurs animateurs auxquels le festival rendra hommage sont Moustapha Alassane et Jeff Hale. Le premier est l’un des pionniers du cinéma d’animation venu d’Afrique subsaharienne (et hors Afrique du Sud). Originaire du Niger, il découvre le cinéma aux côtés de Jean Rouch avant de réaliser quelques documentaires souvent engagés et politiques. Il a pu voyager au Canada où il s’initie au cinéma d’animation. Lui aussi travaillera quelque temps pour l’ONF aux côtés de McLaren. En 1965, il réalise La Mort de Gandji, souvent décrit comme le premier dessin animé africain. Son œuvre est variée et il est l’auteur de plus de 28 films, pas tous animés : fictions, contes traditionnels, films politiques... Alors que l’animation africaine est sous-représentée dans les festivals et en salles, la programmation Le grand sommeil permettra de voir ou revoir sur grand écran des films d’un auteur méconnu.

     L’Anglais Jeff Hale est aujourd’hui surtout connu pour son travail sur la série pour enfants Sesame Street. Il y a collaboré jusqu’en 1999, créant de nombreux personnages. Mais il est aussi l’auteur d’une œuvre conséquente et éclectique. Après un voyage au Canada, en 1959 il passe quelque temps... à l’ONF (que ceux qui n’y ont jamais travaillé lèvent la main !). Outre une série de petits films pour la télévision, il réalise The Great Toy Robbery, un dessin animé simple et terriblement efficace, hommage à l’animation des premiers temps, où trois bandits volent les jouets du père Noël et sont pourchassés par un cowboy dont le cheval est sourd ! Il a aussi participé à Thank You Mask Man, le seul film en tant que réalisateur du comique made in US Lenny Bruce, en partie oublié aujourd’hui, mais superstar à l’époque et mort d’une overdose en 1966 (Bob Fosse lui a rendu hommage dans le film Lenny). Hale a ensuite continué sa carrière en travaillant pour la télévision sur des séries un peu plus cheaps comme Mon petit poney ou Transformers. Il faut bien vivre...

     Après cette nécrologie, on revient demain vous parler des vivants. Ouf !

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