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Annecy jour 2 : paysages, bagnoles et politique
par Nicolas Thys, 2015-06-17

     Notre deuxième journée au festival d’Annecy fut une journée « courte », pas tant par sa durée puisqu’on a vu des films de 11 h du matin à 0 h 40, mais par rapport au métrage des films.

     On a commencé par un long métrage expérimental d’à peine une heure, Eden’s Edge, de Gerhard Treml. Ce film hors compétition aurait tout aussi bien pu figurer dans la compétition Off-limits d’Annecy si elle existait pour le long. Il s’agit d’un film relié à un groupe de recherches artistiques et universitaires autour du concept de paysages narratifs. Le réalisateur et son équipe se demandent comment on voit et comment on utilise le paysage dans notre vie quotidienne, comment il est relié à nos histoires personnelles et à tout ce qui nous entoure. La position qu’on occupe dans l’espace n’est alors plus primordiale, mais rattachée à un contexte narratif.

     Le film est centré sur l’espace du désert et comporte neuf histoires, racontées par des gens que l’équipe a rencontrés par hasard et qui se sont livrés. À partir de ces histoires, plus ou moins vraies et qui interrogent les limites du documentaire et de la fiction, les artistes ont composé et animé des paysages reliés au désert et qui ressemblent à des installations. Il s’agit à chaque fois de plans fixes en vue aérienne située dans un entre-deux cartographique, ni trop haut pour ne pas se perdre dans l’abstraction, ni trop bas pour ne pas voir le monde tel qu’il est. À l’aide d’animations d’objet et d’incrustation sur fond vert, ils font évoluer des personnages dans un décor reconstruit tout en racontant leur vie avec des thématiques politiques, sociales, mythologiques, scientifiques... Le résultat est étonnant et passionnant.

     On a ensuite enchaîné sur un programme consacré à l’Espagne « moderne », celle des années 50-60. Alors que sous le franquisme, le pays se développe peu à peu, des studios d’animation apparaissent comme les studios Moro qui, comme c’était le cas pour l’animation en France par exemple, produisent autant de courts que de publicités animées, grandement influencés par le style UPA. Ces films avaient, depuis, été considérés comme perdus ou étaient tout simplement oubliés. Le travail de Carolina Lopez, à l’origine de la rétrospective, a permis d’en dénicher un certain nombre. Alors certes, ils sont souvent anecdotiques, mais certains sont de petits bijoux et, surtout, ce sont de vraies curiosités d’un point de vue historique.

     Puis viennent les deux moments forts de la journée. Le premier étant la suite de la compétition de courts métrages. Moins de voix off aujourd’hui et surtout une sélection vraiment solide. On a tout particulièrement apprécié le film de Claude Cloutier (une interview suivra sous peu), Autos portraits. Réalisé en dessins sur papier, le cinéaste s’amuse en détournant et en faisant chanter un objet fantasmé par beaucoup : les grosses voitures américaines aux capots qui ont l’air de nous dévisager, pour réaliser une fable écologique sur la pollution et le futur incertain. Mais si une thématique se dégageait de cette sélection, c’est peut-être la violence et l’engagement qu’on retrouvait quasiment dans chaque film.

     Le politique, les soldats et la police étaient omniprésents. Les autorités étaient tueurs d’enfants et d’adultes dans le très court Zeppo de César Diaz Mendeles, réalisé en animation de poudre et dont la douceur des textures contraste avec l’horreur de ce qu’on nous montre. Le politique était au cœur de Goodbye Utopia de Ding Shiwei, un film chinois qui pourrait tout aussi bien être une installation vidéo. Dessiné sur papier et en split-screen sur neuf écrans, le film montre de manière métaphorique l’effondrement de diverses utopies qui auraient voulu prendre le contrôle du monde. On a aussi vu l’exécution d’une danse bourreau-victime sur fond blanc dans Black tape de Michelle et Uri Kranot. Le film, dessiné et rotoscopé, est un prélude à une mort certaine. La police était aussi au centre du court syrien Suleima de Jalal Maghout, l’histoire vraie d’une femme qui s’oppose au régime syrien, quitte à se faire arrêter et perdre sa famille qui ne comprend pas son combat.

     Et les militaires étaient le cœur du nouveau film de Paul Wenninger, auteur de Trespass voilà trois ans. Dans Uncanny Valley, il reprend et perfectionne encore sa technique de pixilation pour offrir un incroyable plan-séquence tout en mouvement. Pendant une douzaine de minutes, on vit la guerre et les tranchées, les combats et les blessures pour finalement se retrouver dans un musée où le public contemple le soldat dans une cage de verre : voilà tout ce qui reste de la guerre. La technique utilisée est intéressante, car elle offre un rendu à la fois réaliste et peu réaliste et permet de réunir et disloquer le temps et l’espace. Elle dérange et met volontairement mal à l’aise, elle inquiète et nous fait pénétrer cette vallée de l’impossible. Tous les espaces et temps communiquent, si bien que nous ne savons jamais où nous sommes ni si nous sommes en présence de marionnettes manipulées ou de véritables êtres humains. Le réalisateur dénonce tout autant la barbarie de la guerre que l’appauvrissement de la condition humaine, et ce que les gens font et voient d’un passé monstrueux. Tout ça pour devenir ce personnage fixe qui ne peut rien dire de ce qu’il a vécu.

     Enfin, après deux ans d’absence, on a pu retrouver l’increvable show de Spike & Mike, l’équivalent des séances de minuit pour l’animation : c’est à dire des films qui ne demandent pas une grande utilisation du cerveau, souvent orientés trash et sexe, avec une programmation complètement loufoque et décalée. Si les 31 films, d’une durée de 45 secondes à cinq minutes, sont souvent des vidéos amateurs qu’on trouve sans problème sur Internet, on trouve aussi des choses plus « pro » avec Bill Plympton, Joanna Priestley, Signe Baumane ou Carlo Vogele. En somme, une heure et demie de délires intensifs, mauvais et graveleux, mais toujours très sympathiques, à l’image d’un Batman métalleux, de saucisses qui jouent à Alerte à Malibu, d’une marguerite qui effeuille une fillette ou de chats zombies ou d’un chien qui avale les pets de son maître. Et oui, l’animation, c’est ça aussi !

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