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Annecy jour 4 : Hors compétition, hors limites
par Nicolas Thys, 2015-06-19

     Notre jeudi fut plutôt tranquille, mais non moins fort grâce à la compétition Off limits. Ça a d’abord été une journée discussions et promenades avec, le matin, les délibérations d’un nouveau, le prix André-Martin, proposé par Francis Gavelle et dont on reparlera davantage demain quand tous les résultats des prix spéciaux seront tombés. L’après-midi, on l’a passé au MIFA. Le Marché international du film d’animation fête ses 30 ans en grande pompe et on avait envie d’aller voir l’ambiance, plutôt calme et travailleuse, de l’endroit. À force de gambader parmi les stands, on a pu découvrir quelques nouvelles productions en préparation issues de différents pays et qui donnent fortement envie.

     Mais rien ne vaudra Bonlieu et les séances, dont la section de courts métrages hors compition qu’on a entamée tardivement. L’ensemble du troisième programme de la section était plutôt gentil, c’est-à-dire avec quelques petites choses très bien, mais aussi beaucoup qu’on préfèrera vite oublier. Et s’ils vérifient une équation, c’est : plus ils sont longs, moins ils sont bons et ils devraient éviter le cap des 10 minutes. On expliquait l’année passée à quel point les films en 3D numérique imitant la marionnette étaient horripilants. Ça a encore été le cas avec les 20 minutes de Machine de Sunit Parekh-Gaihede. On disait également en début de semaine à quel point la voix off peut tuer un film : ce fut le cas du mexicain Zimbo, qui aurait été splendide si la narratrice ne répétait pas ce qui était à l’écran comme si le spectateur était un idiot incapable de comprendre ce qu’il regarde. Heureusement, quelques films rattrapaient ça : l’Iranien Strippy des frères Nekooei, le Suisse A Place I've Never Been d’Adrian Flury et le Day 40 de Sol Friedman. Tous très simples et dans des styles différents proposaient des choses intéressantes. Le premier est une métaphore politique assez classique, très géométrique, mais bien menée ; le second expérimente la recréation d’un lieu, existant et imaginaire à la fois, en construisant son espace à travers une série de photos issues d’archives, et sans jamais y avoir mis les pieds ; le troisième, dans un dessin épuré, caricature et revisite le mythe de l’arche de Noé en dévoilant quelques secrets que les textes sacrés n’osent pas dire ! Signalons une autre curiosité pour amateurs d’horreur : The Shutterbug Man de Christopher Walsh, mêlant photos et marionnettes avec la voix de la trop rare Barbara Steele.

     On a également mis les pieds dans le programme spécial High Voltage, une sélection à base de publicités, clips, courts métrages classiques ou expérimentaux et autres trips un peu tordus, mais toujours agrémentés de musique rock. Les éternels pubs pour des jeux vidéos à base de guitare, boissons pétillantes, alcoolisées, ou même pour cette chose étrange qu’est l’H2O étaient là. Mais ce qu’on apprécie le plus est la deuxième partie avec le sublime Fire de Susan Young autour de la figure de Jimmy Hendricks, l’excellent Rossignols en décembre de Theodore Ushev qu’on a dû voir 10 fois sur grand écran et qui est toujours aussi hypnotique, le désopilant 1300CC d’Eoin Clarke, sur la relation entre un loubard en Harley et une dame âgée en mobylette, et l’étonnant Insult to Injury de Sébastien Cazes sur une relation amoureuse entre deux filles.

     Mais le meilleur restait quand même la sélection Off limits. Cette sélection de courts expérimentaux explore les frontières du cinéma d’animation et tente, parfois, de proposer ou d’élargir la définition classique de l’image par image, voire du point par point ou du pixel par pixel en proposant de nouveaux regards sur le mouvement. Cette notion apparemment simple est pourtant fondamentale puisque c’est elle qui donne son nom au cinéma (Kino = Mouvement), que tout vient de là et que si l’animation est d’abord du cinéma c’est parce que c’est la forme qui réfléchit le plus au mouvement, à sa décomposition et à sa recomposition.

     On retiendra trois films pour le moment, aussi différents que passionnants. Moon Blink de Rainer Kohlberger, à l’épure maximale, aura rendu épileptique une partie du public en expérimentant autour des ondes et variations lumineuses. Il s’agit d’une méthode entièrement numérique et précise qui offre des perspectives étonnantes autour de différents types de vibrations et de lignes semi-tangibles. Le Planet Σ de Momoko Seto est une plongée au cœur de la nature. Le film offre une réflexion étonnante autour du mouvement et du rythme, du fixe à l’ultra rapide, de la vie à la mort et de la mort à la vie, avec un travail sur les textures et les moisissures. La cinéaste va même jusqu’à inclure au sein d’un même espace deux temporalités radicalement opposées et impossibles : du champignon qui grandit en accéléré face à une abeille dont les ailes battent au ralenti. Le film est radical dans sa forme et l’animation intervient d’abord dans cet étrange rapport au mouvement qu’elle expérimente. Avec You Look Like Me, Pierre Hébert réalise une œuvre foisonnante à partir d’un texte de Paule Marier mis en musique par René Lussier, qu’il a retravaillé à partir d’images issues de performances d’animation en direct autour du visage. En résulte un film étonnant, qui fait fort penser à sa  Lettre d’amour réalisée voilà plus de 25 ans à partir d’improvisations de gravure en direct, de musiques et de textes écrits et lus. On peut également le mettre en parallèle à un travail plus large autour des têtes qui a démarré en 2014. La dimension politique est forte puisque le texte parle de la ressemblance, de ce qu’est être humain pendant que l’animation pose, couche après couche, avec des boucles et des variations, des fragments de visages et de personnalités toujours en construction et en mouvement. Ils se mêlent et prennent forme depuis le regard immobile d’une photographie d’enfant.

     On aimerait également parler de Mynarski chute mortelle de Matthew Rankin et de The Tide Keeper d'Alyx Duncan. Mais on garde ça pour demain !

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