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Annecy jour 5 : connaissez-vous André Martin?
par Nicolas Thys, 2015-06-20

     Le vendredi, c’est les premiers prix! Depuis l’édition 2014, le festival a décidé de se réunir à l’hôtel de ville afin de remettre la veille de la cérémonie de clôture ses prix spéciaux. Et à cette occasion, l’année passée, un peu jaloux, j’avais également remis les miens sur ce même blogue. Mais cette année, miracle! Francis Gavelle, immense journaliste, ayant certainement entendu mon appel, m’a inclus dans les membres du jury du premier prix André-Martin remis à l’occasion d’Annecy.

     Ce tout nouveau prix, récompensant le meilleur long métrage et court métrage d’animation français de l’année, porte le nom d’un illustre méconnu à qui tous ceux qui aiment l’animation peuvent être redevables. En plus d’avoir cocréé, en 1956, les premières Journées internationales du cinéma d’animation (JICA) puis, en 1981, le Forum international des nouvelles images, devenu lmagina, il est celui à qui l’on doit l’expression « Cinéma d’animation » (rien que ça!). Et en plus d’avoir eu une activité de cinéaste, en collaboration avec Michel Boschet, il fut l’un des plus ardents défenseurs de la cause. Dans les années 50 et 60, il a rédigé des textes passionnants dans plusieurs revues, inventant un langage, théorisant cette forme toujours minimisée, et montrant que McLaren ou Trnka valaient bien Welles ou Dreyer. Après un passage au Canada, au CRTC, écrivant le catalogue de l’Exposition internationale du cinéma d’animation de Montréal en 1967, il est revenu à Paris pour défendre les nouvelles images, écrivant dès le début des années 70 l’importance qu’aurait bientôt le cinéma numérique et informatique. Ses articles pourtant âgés de 40 ans sont toujours actuels et nul mieux que lui n’a parlé de ce cinéma. Il était donc logique qu’un prix puisse porter son nom. On ne saurait que trop recommander ce très bel article de Pierre Hébert qui peut servir d’introduction à Martin 

     Si, pour le long métrage, le prix est revenu à Michel Gondry pour ses Conversation animée avec Noam Chomsky, celui du court est allé à Boris Labbé pour son film Rhizome, présent en sélection officielle ici même. Ce dernier est une œuvre étourdissante, expérimentale et créée à partir de techniques traditionnelles qui voit un paysage semi-urbain se construire puis se métamorphoser cellule après cellule, se reproduire, rapetisser pour mieux se déployer encore, à la manière d’une vague qui finira dans un tourbillon. Le rhizome est une racine qui s’étend à d’autres racines afin de composer de nouveaux maillages et paysage, et philosophiquement c’est un modèle dans lequel les attributs d’un élément peuvent affecter la construction des autres éléments et de leur maillage. L’intérêt du film est double. D’une part, à l’aide de boucles et d’un jeu rythmique et dysnarratif qui part d’un élément unique pour aboutir à un tout, le cinéaste nous confronte à une notion philosophique. D’autre part, il en résulte un film également très naïf et visible par des plus jeunes, qui s’amuseront à reconnaitre quelques éléments et à les voir se déplacer dans un jeu de construction géant. Les deux manières de percevoir le film ne sont pas antinomiques et il n’est pas rare de voir des œuvres expérimentales et animées, McLaren en est un bel exemple, jouer sur ce double registre.

     C’est également le moment de revenir sur deux films de la sélection Off limits. Tide Keeper de la Néo-Zélandaise Alyx Duncan explore les limites de l’animation en ce qu’il travaille peu l’image par image. Il s’agit d’un film en prises de vues réelles sur la mort d’un marin dans son lit alors que les objets qui l’entourent se métamorphosent comme si toute sa vie, même intérieure, était rattachée à l’eau. On pense fortement à Jean Epstein et à certains de ses films marins, comme Le Tempestaire, à ses jeux sur le mouvement, sur les ralentis et accélérés qui amenaient déjà le film à la limite de l’animation. Mais surtout les deux œuvres, courtes, ont pour fondement un récit mythologique fortement ancré dans un paysage et une tradition. Duncan joue aussi sur une autre définition que théorise Dick Tomasovic quand il écrit que le projet du cinéma d’animation n’est pas autant celui du don de vie que celui d’animation de la mort. Animer, ce n’est donc plus donner vie mais ressusciter et alors que dans le film les humains seuls meurent, tous les objets dépourvus d’existence se mettent à se mouvoir jusqu’à l’âme du personnage, petit bout de bois qui sort de sa bouche pour se mettre en marche vers un nouveau paysage marin dont seule la mort pouvait rendre compte. En proposant une œuvre volontairement mixte, Duncan s’amuse sur plusieurs possibilités offertes au cinéma par le mouvement et en ce sens elle expérimente véritablement.

     Comme Guy Maddin et Andrew Mynarski, Matthew Rankin vient de Winnipeg. Son film raconte l’histoire du second, soldat canadien mort en héros pendant la Seconde Guerre mondiale alors qu’il a sauté d’un avion en vol sur le point de s’écraser avec un parachute en flammes. Mynarski chute mortelle propose une version onirique des derniers instants de la vie du soldat. Il est tourné en prises de vues directes, en noir et blanc et dans des décors qui ne sont pas sans rappeler Winnipeg mon amour de Maddin. Ils ne cherchent jamais à faire « vrais » mais affichent un côté aussi factice que poétique et enfantin. L’expérimentation plastique intervient également à un autre niveau puisque le film est entièrement composé de photogrammes 35 mm peints à la main ou au pochoir et que le cinéaste joue sur différentes formes, habituelles aujourd’hui mais toujours impressionnantes quand elles s’intègrent à un récit, comme la destruction de la pellicule et son côté éphémère et fragile. L’animation image par image y est de fait à la fois très présente et secondaire, et l’expérience esthétique et narrative, vraiment passionnante.

     Lundi, nous reviendrons sur une autre sélection de courts métrages, la cinquième et dernière et sûrement la plus « What the fuck ?! » et avant de vous laisser avec le palmarès des prix spéciaux, qu’on soit d’accord ou non avec les choix des divers jurys, on n’éprouvera qu’un regret, celui de ne pas pouvoir attribuer le prix du meilleur Work-In-Progress à The Thief and the Cobbler de Richard Williams pour la 48e année consécutive. On a en effet pu voir une copie de travail impressionnante et s’il avait encore 25 ans devant lui, nul doute que le résultat serait époustouflant!

Prix « CANAL+ aide à la création » pour un court métrage : Edmond de Nina Gantz (Royaume-Uni)

Prix Festivals Connexion – Région Rhône-Alpes en partenariat avec Lumières Numériques : Dans les eaux profondes de Sarah Van den Boom (France, Canada)

Prix du jury junior pour un film de fin d’études : Roadtrip  de Xaver Xylophon, (Allemagne)

Prix du jury junior pour un court métrage : Mi ne mozhem zhit bez kosmosa  (We Can't Live Without Cosmos) de Konstantin Bronzit  (Russie)

Prix Fipresci : Teeth de Daniel Gray, Tom Brown (États-Unis, Hongrie, Royaume-Uni)

Prix Fipresci – Mention spéciale : Guida de Rosana Urbes (Brésil)

Prix André Martin pour un long métrage français : Conversation animée avec Noam Chomsky de Michel Gondry

Prix André Martin pour un court métrage français : Rhizome de Boris Labbé

Prix André Martin – Mention pour un court métrage français : Yùl et le Serpent de Gabriel Harel

« Aide Fondation Gan à la Diffusion » pour un Work in Progress : Ma vie de courgette de Claude Barras (France, Suisse)

Prix de la meilleure musique originale, avec le soutien de la SACEM, dans la catégorie courts métrages : Dissonance de Till Nowak (Allemagne)

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