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La montagne magique
par Pierre Chemartin, 2015-11-25

HORS DES SENTIERS BATTUS

        « Comment vivre tout en sachant qu’on va mourir. Comment apprivoiser le mystère de la mort. La mort parfois nous exalte, nous provoque à aimer la vie. » Adam Jacek Winkler (1939-2002)

    « Ceci n’est pas un commencement, ceci est une fin. » Sur ces mots commence le très beau film d’Anca Damian. Battements de paupières. Une voix évoque le souvenir d’une violente explosion, quelque part dans la vallée du Pandjchir. L’histoire de La Montagne magique, c’est celle de cette voix. Un homme hors du commun, Adam Jacek Winkler, alpiniste, apatride, artiste et aventurier raconte ses pérégrinations. Dissident politique polonais devenu moudjahidine, Winkler est un chevalier errant, figure cervantesque, voyageur rebelle dans la lignée d’Isabelle Bird ou de Roman von Ungern.

    Le film est à l’image du personnage, audacieux, touche à tout, combinant toutes sortes de techniques d’animation, papiers découpés, poupées ou dessins animés, recourant à d’étranges circonvolutions narratives et à d’audacieuses ruptures de ton. Cette approche tous azimuts sert parfaitement son sujet. Le portrait de cet homme bouillonnant est dans la droite lignée de Crulic, le précédent projet d’Anca Damian. Les visions de Winkler donnent lieu à toutes sortes de transformations poétiques, dans la plus pure tradition cohlienne. La mort bouleversante d’une vieille carne, pétrifiée dans les neiges, une nuée ardente, surgissant des songes sous la forme d’un cheval au galop, puis d’un phénix, des moudjahidines dansant autour d’un feu, etc. Ces segments s’enchaînent sans qu’on ne sache vraiment si les souvenirs sont réels ou imaginés. Et dans le fond, peu importe. La musique donne au récit une tournure picaresque et haletante et le long récit de Winkler, qui parle au « je », évoque tout à la fois le travelogue et le carnet de note, la confession et le conte. Le récit s’insère en réalité dans un dialogue entre Winkler et sa fille Ania. Elle écoute, patiemment, commente, questionne, interrompe. Leur échange, qu’illustre une série d’animations, est une sorte de texte à clef. « Le film devrait débuter avec la montagne. Ici, on se prend pour Dieu. » Tout se joue dans la première partie du film, quand Winkler, évoquant sa jeunesse, donne à sa fille des conseils de vie, un b.a.-ba de la survie en milieu hostile. Ne pas mourir, si possible. Avoir un minimum de chance. Savoir ce que l’on veut. Savoir prendre une décision au bon moment. Ania répète les leçons de son père comme on répèterait ses tables de multiplication. Les temps les plus forts du film — l’arrivée de Winkler à Paris, la chute mortelle d’un ami en montagne, son séjour à Peshawar, l’histoire de la chèvre, l’embaumement d’un compagnon de guerre —, ne versent jamais dans la facilité ou la grandiloquence. Winkler n'est pas un homme d'idées, mais un homme d'idéaux : « C’est pas que j’avais peur de mourir, non » dit-t-il, « c’est de mourir bêtement dont j’avais peur ». Son désir le plus fort est de donner, corps et âme, à une cause noble. La cause des moudjahidines, il l’embrasse sur le tard, dans la quarantaine, comme on embrasse un sacerdoce. Le film d’Anca Damian s’attache à montrer la raison de cette ferveur. Winkler nourrit une hostilité farouche contre l’occupant Soviétique, une indifférence polie à l’égard de Solidarnosc. L’homme, bouillonnant, semble mu par le seul désir d’en découdre. Or, après des années de combats, à force d’aller par monts et par vaux, d’essuyer le feu de l’ennemi, de souffrir du froid et de la faim, cette animosité s’est quelque peu émoussée. « Nos voyages au milieu des montagnes semblaient ne pas avoir de fin. Cela ne nous menait nul part, si ce n’est à de violentes rencontres avec la mort. » À force de voir la mort, Winkler a sans doute fini par se croire mort aussi.

    Le film d’Anca Damian, s’il rappelle un peu les documentaires de Christophe de Ponfilly consacrés aux combattants Afghans, fait surtout penser au récit de voyage de Didier Lefèvre, mis en images par Emmanuel Guibert et Didier Lefèvre dans une bande dessinée devenue célèbre, Le Photographe (2006). Lefèvre a lui aussi, en tant que photographe pour Médecin sans frontière, traversé les vallées du Pandjchir. Son récit, un peu comme dans La Montagne magique, combine dessins et photographies. Ce mélange détonnant ne manqua pas de surprendre, l’usage voulant qu’une œuvre se cantonne à un procédé technique unique et s’identifie à un style parfaitement homogène. Mais une œuvre qui a l’ambition d’exprimer de grandes choses ne devrait-elle pas sortir des sentiers battus ? C’est le cas, par exemple, de L’image manquante (2013), pour lequel Rithy Panh, racontant l’ascension des Khmers rouges au pouvoir, s’appuie un procédé filmique mixte, avec des images d’archives, en noir et blanc, et des dioramas montrant de petites figures d’argile. La Montagne magique procède d’une approche similaire, prenant le parti, pour parler de choses hors du commun, de sortir complètement des sentiers battus. L’équipe d’Anca Damian— dans laquelle on compte le montréalais Theodore Ushev, l’auteur de Lipsett Diaries —, aspire à cette liberté. C’est sans nul doute par la variété des procédés, par la subtile combinaison des moyens, que ce portrait tout en nuances, poétique a été rendu possible.

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