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Cannes 2016 : Portraits de femmes en compétition
par Jacques Kermabon, 2016-05-19

Femmes, femmes

La présentation des films présentés en compétition les 17 et 18 mai nous tend une perche qu’il est difficile de ne pas saisir. Certes, auparavant, il y avait eu Mildred Loving, moteur principal de ce qui arrive au couple du film de Jeff Nichols, face à un mari taiseux qui se serait plus volontiers contenté de faire le gros dos. Et puis aussi la Maureen de Personal Shopper, autour de laquelle tourne entièrement le film d’Olivier Assayas. Mais voici Julieta, de Madrid, Clara de Recife, Jenny, de Liège, Rosa, de Manille, quatre portraits de femmes s’imposent sur La Croisette.

Deux ont des morts sur la conscience. Chez Almodovar, la disparition qui hante Julieta est duelle. Le père de sa fille serait-il parti en mer alors qu’une tempête s’annonçait s’ils ne s’étaient pas disputés juste avant ? Est-ce que la décision de sa fille, devenue adulte, de rompre définitivement avec sa mère, a à voir avec la mort du père ? Sur ces motifs dévoilés peu à peu, le cinéaste espagnol tisse une trame nourrie de réminiscences, de rencontres fortuites, qui vont permettre à Julieta de découvre progressivement à quel point ses tourments reposaient sur des erreurs d’appréciation par ignorance des véritables motifs du comportement de sa fille. Sur une ossature qui emprunte au mélodrame, Almodovar signe un film élégant qui laisse un souvenir plus persistant que ce qu’une première impression aurait laissé penser. On ne sait trop ce qui domine entre l’habileté du scénario et la netteté de la mise en scène, toute une maîtrise indéniable, qui ne laisse peut-être pas assez de place à une émotion moins programmée.

Il semble qu’il ne faut pas être un aficionado des Dardenne pour apprécier La Fille inconnue, considéré par la rumeur cannoise comme un opus mineur. Julieta enquête sur son passé, le docteur Jenny Davin sur la disparition d’une jeune fille trouvée morte sans papier sur elle. Elle ne lui avait pas ouvert la porte de son cabinet, quand, une heure après la fermeture, elle avait entendu sonner. La culpabilité qu’elle ressent la conduit à rechercher l’identité de cette disparue et lui offrir une tombe décente. L’enquête à la Simenon – immersion dans différents milieux plus ou moins glauques, concentration sur quelques personnages – se révèle assez vite un prétexte pour décrire un cheminement intérieur. Excellent jeune médecin, appréciée de ses patients, elle découvrira que le credo qu’elle impose à son stagiaire – se couper des émotions pour mieux soigner les malades – mérite sans doute d’être modulé. L’émotion qui nous gagne passe aussi par les patients que nous croisons, par ce quotidien des laissés pour compte de la société, filmés sans pathos.

Aquarius, de Kleber Mendoça Filho, se déroule à Recife autour de l’appartement d’une résidence face à la mer. Dans la première partie, située au début des années 1980, on comprend le poids des souvenirs qui l’habitent à l’occasion de l’anniversaire d’une tante aux cheveux blancs, mais aux souvenirs intacts. On y découvre aussi Clara, dont le mari se félicite qu’elle ait vaincu son cancer. On la retrouve Clara dans les années 2000, seule dans cet appartement. Ses enfants sont devenus adultes et elle a perdu son époux quelques années auparavant. Critique musicale à la retraite, sa collection de vinyles est impressionnante et il arrive que de jeunes journalistes viennent l’interviewer. Certains films ont des baisses d’intensité, Aquarius appartient à ceux qui montent en puissance. Un promoteur veut racheter l’immeuble pour le transformer en résidence de luxe. Clara résiste et finit par être la seule habitante du lieu et contre laquelle la société, qui a racheté les autres appartements, multiplie les propositions et actions pour la faire partir. Ce portrait d’une femme forte confrontée à tous les autres, qui ne comprennent pas son acharnement, est aussi celui d’une société brésilienne de connivences, d’un certain capitalisme sans foi ni loi représenté par un jeune homme aussi  affable que féroce, formé aux Etats-Unis, et de valeurs humanistes qui s’étiolent.

Caméra à l’épaule, Brillante Mendoza nous immerge dans le mouvement perpétuel, vertigineux, d’un quartier pauvre de Manille, humide, poisseux, où Ma’ Rosa, patronne d’une petite boutique, règne au delà-même de sa famille nombreuse et de son mari en partie dépendant de la drogue. Il s’agit encore du portrait d’une femme de caractère, arrêtée avec son époux comme vendeurs de drogue et auxquels la police, corrompue, veut extorquer à la fois des aveux et de l’argent. Dans la deuxième partie du film, les enfants partent emprunter de l’argent aux uns et aux autres pour sortir leurs parents de prison. La solidarité, familiale et amicale, est une des rares lueurs d’espoir dans cet enfer de violence et de corruption qui est leur quotidien.

Certes, ces films excèdent amplement les portraits de femmes qu’ils déploient. Entre autres questions, Julieta nous parle de la douleur du silence et du poids du passé, La Fille inconnue des morts qui hantent les vivants et de la délivrance des aveux, Aquarius de la transmission indispensable de valeurs humanistes du siècle passé, Ma’ Rosa de la circulation de l’argent et de son étonnante plasticité. Ces œuvres confirment l’excellente tenue de la compétition cette année.

Ces personnages de femmes sont incarnées par des comédiennes, Emma Suarez et Adriana Ugarte (les deux âges de Julieta), Sonia Braga (Clara), Adèle Haenel (Jenny), Jaclyn Jose (Rosa), toutes plus que dignes d’éloges. Le prix d’interprétation féminine ne sera pas facile à départager.

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