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Cannes 2016 : Dolan + Winding Refn + Mungiu
par Jacques Kermabon, 2016-05-20

Passer le Baccalauréat

Pour reprendre le chemin qui lui tient tant à cœur des histoires de famille, Xavier Dolan fait interpréter une pièce de Jean-Luc Lagarce, Juste la fin du monde, par une pléiade d’acteurs haut de gamme qui n’auraient sans doute jamais pu être réunis sur les planches : Nathalie Baye, Vincent Cassel, Marion Cotillard, Léa Seydoux et Gaspard Ulliel. Dolan demeure libre, il expérimente la manière de s’approprier cette matière théâtrale en filmant souvent au plus près des comédiens et ponctue ce huis-clos familial d’intermèdes clipesques. Même si la qualité du texte y est pour beaucoup, cette symphonie de névroses et de vérités bien serties, demeure dans les esprits.

Encore plein de Juste la fin du monde on se trouve confronté à un tout autre registre, à un objet plastique non identifié signé Nicolas Winding Refn. Avec de vénéneux accents lynchiens et une tension vers le Grand Guignol, The Neon Demon déploie, selon une lenteur calculée, un récit d’abord convenu – une jeune et belle provinciale veut devenir mannequin – qui poursuit jusqu’à son terme le plus cru la logique de ce milieu de la mode ; derrière les apparences d’une beauté lisse, qui se rêve inaltérable et se sait éphémère, une impitoyable férocité fait rage. Nicolas Winding Refn joue de cette beauté glacée, dont les échos nous rappellent un certain air du temps, tout en exhibant l’inanité.

Décidemment, dans ce festival qui vit ses derniers jours, l’excellence de cette édition 2016 se confirme. Le nouveau film de Christian Mungiu y ajoute un cran supplémentaire. Juste la fin du monde et The Neon Demon se complaisent dans les artifices du cinéma, Baccalauréat malaxe la pâte du monde et on ne saurait énumérer toute la complexité qui est ainsi charriée à partir d’une simple histoire. On s’en voudrait de parler de l’habilité du scénario tant ce travail de dentelle confine à sa disparition et donne le sentiment que les évènements s’enchaînent et s’imbriquent selon la pure logique de leur présence, ou de l’existence des uns et des autres personnages. Le film dresse le portrait de la Roumanie, d’une corruption maquillée en échanges de services, d’un monde qui a perdu ses illusions, a renoncé à ce que ce pays puisse changer et ne voit d’autre solution pour ses enfants que des études à l’étranger. Mais Baccalauréat nous parle aussi de nous, de nos renoncements, de ce que les parents transmettent aux enfants au-delà de toutes les paroles assénées, et aussi des décisions que finalement ces derniers prennent, de leur soif d’absolu.

Le cinéma peut donc encore être cela, un sentiment de simplicité, l’impression de nous donner, sans esbroufe, à voir le monde, cette matière infiniment pétrie dans une permanente interaction de nos gestes, de nos actions, de nos décisions, tout en laissant planer des incertitudes, des parts de mystère et tout ce qui est induit, qu’on ne voit pas, mais qu’on pressent.

La fin est à cet égard bouleversante. De jeunes bacheliers qui prennent la pose pour une photo de groupe suffit pour gorger le film d’un espoir qu’on n’espérait plus. L’émotion qui nous submerge alors ne tient pas tant à ce plan en lui-même qu’à ce qu’il conclut en silence, à tout ce qui s’est déposé de façon plus ou moins souterraine au-delà même de ce que nous avons consciemment perçu. Même quand il donne le sentiment de rester rivé au gris sans éclat des choses, le cinéma demeure un art de la suggestion.

Jacques Kermabon

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