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Cannes 2016, loin des paillettes et du gazouillis médiatique : quand les films se mêlent d’éthique
par Gilles Marsolais, 2016-06-13

Par-delà le gazouillis médiatique ronronnant en un flux indifférencié sur les diverses plateformes du numérique pour relayer instantanément les rumeurs de l’événement ou, au mieux, pour rendre compte à chaud de l’humeur critique ambiante face aux films projetés, le 69e Festival de Cannes mérite un temps d’arrêt ne serait-ce que pour mettre en valeur au plan des contenus l’omniprésence d’un questionnement éthique récurrent dans plusieurs films au sein de sa programmation. Signe des temps ou reflet d’un choix éditorial des sélectionneurs ? Quoi qu’il en soit, la présence obsédante de ce thème mérite que l’on s’y penche avec le recul critique qui nous est offert, d’autant plus que plusieurs des films retenus ici, qui composent le courant du néo-réalisme contemporain, pourraient se retrouver sur nos écrans à l’automne.

Au premier chef, Baccalauréat de Cristian Mungiu, qui a mérité le Prix de la mise en scène. Une valeur sûre qui s’est imposée en remportant beaucoup d’autres distinctions dans le passé, dont la Palme d’or en 2007 avec 4 mois, 3 semaines, 2 jours, et les Prix du scénario et de la meilleure actrice en 2012 avec Au-delà des collines. L’accueil fort enthousiaste réservé à Baccalauréat ne relève donc pas d’une euphorie passagère. Le film illustre, d’une façon convaincante et sans manichéisme, la dérive morale d’un honnête homme dont les principes sont mis à rude épreuve alors même que le rêve de sa vie menace de s’écrouler. Son rêve ? Que sa fille, à qui il a jusque là inculqué ses principes moraux, soit acceptée dans une université anglaise : un sésame qui lui permettrait de quitter définitivement la Roumanie, ce pays que lui-même, médecin dans une petite ville ouvrière triste, désespère de voir évoluer de façon positive vers une vraie démocratie après y avoir mis toute son énergie et tous ses espoirs. À l’image terrible de la société roumaine post-Ceausescu qui semble incapable de se relever de son indignité et qui pratique le trafic d’influence comme un sport national, pour éviter que le ciel ne lui tombe sur la tête ce médecin ira de petits arrangements en compromissions, multipliant les retours d’ascenseur de plus en plus grossiers au point de contaminer tout son entourage et jusqu’à risquer d’y perdre son âme. Filmé en plans-séquences, ce personnage positif du médecin se voit progressivement cerné par cette duplicité, pris au piège de sa propre stratégie du mensonge, allant même juqu’au déni afin d’apaiser sa conscience. Tout en dévoilant par petites touches la vraie nature du personnage, dont on finit par comprendre entre autres qu’il trompe sa femme, le film agit comme un documentaire qui illustrerait objectivement les mécanismes de déliquescence d’une société devenue corrompue jusqu’à la moelle. D’un compromis à un autre, en vertu du principe de la fin qui justifie les moyens, celui qui s’y frotte se rend prisonnier d’une inextricable toile d’araignée fondée sur le mensonge, la complicité et la réciprocité… Mais, comme le suggère le réalisateur, c’est sans compter sur la résilience de la jeune fille qui, au terme d’une épreuve humiliante, relèvera la tête pour se sortir de cette eau trouble d’une façon exemplaire. Chef de file du cinéma roumain, tout en proposant ultimement son propre point de vue, Cristian Mungiu ne craint donc pas d’aborder frontalement des questions d’ordre moral qui relient le privé et le politique et qui délimitent les frontières éthiques d’une société.

Ma’ Rosa de Brillante Mendoza, qui a valu à Jaclyn Jose le Prix d’interprétation féminine, brosse lui aussi un portrait de société à partir d’un personnage emblématique. Rosa, c’est son nom, élève ses quatre enfants du mieux qu’elle peut, avec dignité, dans un quartier pauvre de Manille. Dans sa petite épicerie, elle se livre aussi à un trafic de narcotiques pour joindre les deux bouts, ce qui lui vaudra d’être confrontée à des policiers corrompus. Systématiquement, ceux-ci arrêtent des citoyens, le plus souvent pauvres, simplement pour leur soutirer de l’argent. Tous connaissent la règle : l’interrogatoire au poste de police consiste strictement à « trouver un arrangement » pour réunir la somme convenue au terme d’une brève discussion, quitte à mettre les enfants dans le coup et les compromettre à leur tour. Cette pratique est tellement répandue qu’elle contribue directement à l’existence et au développement d’un monde parallèle au sein de la société avec ses déviances et sa propre économie à des taux usuraires. Auteur de films tels que Serbis (2008), Kinatay (2009) et Lola (2010), Brillante Mendoza nous a habitués à sa façon directe, rude, et quasi documentaire de filmer le quotidien des couches populaires philippines (vivant à 80% sous le seuil de la pauvreté), le plus souvent dans des conditions climatiques impossibles. Ma’ Rosa ne fait pas exception. La caméra suit à la trace ce personnage qui, tel un non-acteur semble appartenir de naissance à ce quartier où il lutte pour sa survie, le plus souvent sous une pluie battante. Aussi, la visite de celui-ci dans l’arrière-boutique d’un poste de police où officient les ripoux permet à Brillante Mendoza de lever le voile sur ce système de corruption systématique, qui mise lui aussi sur l’effet toile d’araignée. Les prévenus sont souvent contraints à la dénonciation afin de réduire leur rançon, augmentant du coup la banque de prévenus et de revenus potentiels pour cette mafia qui ne dit pas son nom. Nul besoin d’épiloguer sur les frontières éthiques de cette société qui enferme le petit peuple dans un cercle vicieux sans fin et qui vient d’élire un président populiste plus inquiétant que Donald Trump. Radical, Mendoza ?

Du coup, Moi, Daniel Blake de Ken Loach, qui a mérité la Palme d’or, s’impose comme une évidence dans ce courant d’un cinéma néo-réaliste préoccupé par des questions morales et éthiques. Pas de place pour la comédie ici, si ce n’est sous le signe de l’ironie cinglante, celle de la colère à l’endroit de la déshumanisation du système et de la bêtise de certains fonctionnaires robotisés. Axé sur la rencontre de Daniel et Katie dans une banque alimentaire, et sur leur désir de s’entraider alors qu’ils sont tous deux tombés dans les filets des aberrations administratives de l’État, ce film vient à point nommé rappeler les vertus de la solidarité, devenue rarissime alors qu’elle devrait être omniprésente et naturelle. Lui, est un menuisier contraint à la recherche d’emploi alors qu’il est en arrêt de travail forcé pour des problèmes cardiaques sérieux, elle, une mère célibataire au bout du rouleau, déracinée et menaçée de perdre la garde de ses deux enfants. Ne comptez pas sur Ken Loach pour verser dans le mélo larmoyant à partir de cette donnée de base. Néanmoins, il parvient avec dignité à susciter une émotion réelle et profonde au spectacle de ces deux êtres généreux mais sans défense, sciemment marginalisés par le système afin d’assurer une réserve de main d’œuvre corvéable à moindre frais. Au moyen d’une caméra discrète qui reporte l’attention sur les personnages et le drame qu’ils vivent, Ken Loach réunit ici avec doigté, dans l’esprit du néoréalisme, les deux pôles de son œuvre en faisant appel à la part d’humanité qu’il y a en chacun de nous ainsi qu’au sens de l’engagement à l’heure d’un dangereux virage à droite généralisé de nos sociétés.

Dans la foulée, Le client d’Asghar Farhadi procède d’une approche plus nuancée, voire puritaine selon certains, avec sa conclusion ambiguë. L’objet du débat : la vie d’un jeune couple est bouleversée par divers incidents qui conduisent le mari à prendre position face à son désir de vengeance qui s’oppose aux préceptes de la morale publique prévalant dans son pays, l’Iran. L’option de confronter, voire d’humilier le coupable derrière une porte close peut-il à la fois satisfaire le désir de vengeance, à défaut de pardonner, et sauver les apparences de la moralité (islamique) ? Comme dans le film de Mungiu, les personnages sont prisonniers d’un récit diabolique concocté autour de l’agression d’une femme. À la différence que le spectateur ne saura jamais ici ce qui s’est vraiment passé, si la femme a vraiment été abusée ou non. Forme d’autocensure ou ressort dramatique astucieux ? Quoi qu’il en soit, les personnages apparaissent comme les pions d’une démonstration savamment orchestrée par le cinéaste.

Ces quelques films choisis au hasard appartiennent au courant réaliste du cinéma qui aborde des faits de société et ils ont en commun d’oser débattre ouvertement, frontalement, de morale et d’éthique par l’intermédiaire de leurs personnages qui s’y trouvent confrontés. Cinéma du moment présent qui exclut le spectaculaire ainsi que le recours au flash-back, en respectant la chronologie des événements (voir L’obsession du flash-back), ces films, malgré leur réussite incontestable, pourraient rebuter certains spectateurs par leur contenu qui s’inscrit dans la morosité ambiante. Ils auront besoin du support de la critique pour rejoindre leur public. À suivre.

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