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Festival d’Annecy, jour 4 : dure réalité et rêveries solaires
par Nicolas Thys, 2016-06-16

     Ce jeudi a été marqué par la venue du dict… du monarque gaulois François 49-3ème, certainement désireux de s’éloigner de la capitale pour apporter la pluie sur Annecy, puisque, partout où il passe, même le soleil se met en grève. Du coup, tout Annecy était trempé, et comme ce n’est pas suffisant pour rendre malheureux les festivaliers, certaines personnes officiellement occupées à la sécurité se sont empressées de virer du MIFA des badges orange (lire « étudiants ») et confisquer quelques accréditations. Après tout, le nouveau syndicat de juniors en puissance désireux d’être payés lorsqu’ils travaillent aurait pu lancer des avions en papier sur son joli costume aussi cher que 10 ans de salaire d’un storyboarder débutant. Et tout le monde connait la dangerosité des animateurs fauchés et affamés qui pourraient essayer de le dévorer en entendant qu’il porte le nom d’un fromage.

     Vive la France !

     Heureusement, le festival d’Annecy ce sont d’abord des films. Allons voir de ce côté-là, l’odeur y est meilleure. Et aujourd’hui, nous avons vu en hors-compétition l’un des plus beaux longs métrages du festival, l’un de ceux qu’on attendait le plus également : Rêve solaire de Patrick Bokanowski. Le cinéaste a surtout officié du côté du cinéma expérimental, mais ses films, courts ou longs, restent proches de l’animation. Ses rêveries peuvent aisément être qualifiées de « off-limit » selon le vocabulaire du festival ; c’est-à-dire, à la frontière entre les deux domaines. Ce film d’à peine 1 h 05, qui envoûte par sa forme et ses puissances plastiques, rebutera clairement les amateurs d’un cinéma plus traditionnel. Pourtant, l’un des grands intérêts du film est l’importance qu’il accorde à la lumière et, ce faisant, au cinéma et à son dispositif de projection. Il observe la nature en ce qu’elle a de plus cachée et de plus visible à l’aide de surimpressions, et de projections qui ne sont pas sans rappeler d’autres œuvres expérimentales de James Schneider. Mais, dans son film, la première lumière est celle que le soleil reflète sur l’eau : ombres et scintillements, création d’un univers qui deviendra de plus en plus lumineux et flamboyant, explosif et dangereux. Juxtaposant constellations microscopiques d’éclaboussures rouge orange, métaux en fusion travaillés par des ouvriers dont les tenues rappellent la mer en mouvement, et traces volatiles virevoltantes, Bokanowski nous offre un premier monde très cinématographique et extrêmement sensitif. Au sein de ce monde, le cinéma, car la lumière solaire est également celle du projecteur, ce cercle jaune qui nous fait entrer vers d’autres rêveries, dans lesquelles la logique interne est différente et où les formes s’entremêlent dans un magma de pensées sans cesse fluctuante.

     La deuxième moitié du film est tout aussi expérimentale mais derrière les ombres et les formes, on commence à distinguer les êtres. Et on voit dérouler paysages et images du soleil oblitéré par des arbres et apparaissant, disparaissant sans cesse : métaphore ancienne de la prise de vue image par image et donc du cinéma. On entend le train qui roule, métaphore souvent utilisée du défilement et du montage. Le Rêve solaire de Bokanowski devient aussi plus théâtral : les personnages, vagues ombres flottantes jusque-là, prennent presque corps, devenant fantômes et traces du réel. On entendra même leurs voix en imaginant leur enveloppe charnelle dans des dialogues issus d'une pièce qu’on croit tirée des Carnets d’un inconnu de Dostoïevski. Ce seront les seuls mots audibles. Et plus le film approche de à sa fin, plus les formes retournent à leur état évanescent, plus la lumière faiblie et ces rêveries, qui cherchent leur dernier souffle tourmenté en nous laissant dans un déluge de sensations contradictoires.

     Cette lumière si cinématographique, nous l’avons retrouvée dans un court métrage danois signé Soetkin Verstegen, Mr. Sand, coproduit par Michelle Kranot et avec Andrea Martignoni au son. Ce film de 8 minutes nous entraine lui aussi dans un parcours lumineux et sonore et qui nous fait remonter aux origines du cinématographe. La pellicule brûle, la lumière s’infiltre dans des dioramas ou lanternes magiques, l’animation reconduit de manière plus ou moins abstraite certaines scènes mythiques des premiers temps et surtout, une fiction parcourt ce film abstrait. Cette fiction originaire est celle du Sandman, qui enlève les yeux des enfants qui refusent de dormir, plongeant dans une obscurité totale ceux qui refusent de s’y abandonner, pensant que la réalité fait moins peur, alors que les rêveries solaires dont parlent Bokanowski sont bien plus intrigantes.

     Ce que nous disent ces deux films c’est, en quelque sorte, ce que Bachelard écrivait : « Tout rêveur de flamme est un poète en puissance. Toute rêverie devant la flamme est une rêverie qui admire. Tout rêveur de flamme est en état de rêverie première » ; et ce sont ces états auxquels ils aspirent à travers le cinéma d’animation.

     Côté courts métrages encore, arrêtons-nous un peu sur deux très belles coproductions entre l’ONF et la France, toutes deux traitant de la vieillesse sous deux angles différents. La première est signée Franck Dion et donc de la société Papy 3D. Il revient à Annecy avec Une tête disparait après Edmond était un âne en 2012. Son nouveau film est ce qui s’est fait de plus intelligent sur les maladies neurodégénératives, en inversant le point de vue habituel. Nombreuses sont les oeuvrent n'osant pas s'aventurer dans l’esprit des personnes malades, pensant qu'il est impossible de l'atteindre et de le présenter et se contentant de parler des proches de ces personnes. Ici, Franck Dion nous fait entrer dans l’esprit d’une dame âgée, que sa fille cherche à suivre désespérément et qui perd littéralement sa tête avant de prendre le train pour la plage. Une tête disparait est doté d’une mise en scène solide aux influences hitchcockiennes, et d’un excellent rythme. En outre, il reste surprenant de simplicité, naïf et poétique dans son traitement graphique et finalement d’autant plus émouvant. La seconde coproduction, Mamie, de Janice Nadeau, a été réalisée en collaboration avec Folimage. On retrouve les teintes particulières de l’aquarelle de Nul poisson où aller mais également ses traits simples et agréables qu’on peut mettre en parallèle avec le style de Toril Kove. Toutefois, le récit est plus personnel, plus intime et il aborde l’absence de liens entre une petite fille et sa grand-mère tout en dressant le portrait de celle-ci à travers plusieurs souvenirs et objets importants. Le film, aux tonalités douces, n’hésite pas parfois à quitter un certain réalisme pour prendre des chemins plus oniriques, et c’est d’autant plus surprenant qu’il se double d’un discours mélancolique inattendu par rapport à ce genre d’images et cela fonctionne très bien.    

PS : La France étant passée au 45e rang du classement sur la liberté de la presse en 2016, demain ceux qui me cherchent pourront me trouver au comptoir des visas du stand canadien du MIFA, si j’arrive à y accéder !

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