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Festival d’Annecy – Jour 5 : Animation française à l'honneur
par Nicolas Thys, 2016-06-18

     Le vendredi à la mairie d’Annecy c’est la journée de la remise des prix spéciaux. C’est-à-dire les prix des jurys jeunes, des partenaires, de la critique internationale, ainsi que le prix André-Martin remis pour la deuxième année aux meilleurs longs métrages et courts métrages français. C’est l’occasion d’aller faire un tour du côté de l’Hexagone pour voir ce qu’ils avaient à proposer de meilleur pour cette édition 2016 du festival.

     Côté long, nous avions déjà mentionné deux œuvres présentées avec succès au dernier festival de Cannes et sur lesquelles il est important de revenir : La jeune fille sans main de Sébastien Laudenbach et Ma vie de courgette de Claude Barras. Leur succès s’est confirmé cette semaine et s’est ajouté, à ces deux titres, le dernier film de Jean-François Laguionie, Louise en hiver. Alors que l’animation française est en forte hausse quantitative et qualitative depuis quelques années, ces trois films sonnent comme une véritable confirmation. Réalisés dans des conditions de production et à l’aide de techniques complètement différentes, ce sont trois grandes réussites.

     La jeune fille sans main est une adaptation d’un conte des frères Grimm réalisée par un cinéaste qu’on connaissait déjà pour ses courts métrages artisanaux. Il n’a guère changé d’optique puisqu’il a dessiné seul son nouveau film sur papier avant d’être quelque peu assisté pour la mise en couleurs. Le résultat est surprenant et réussi. Laudenbach n’hésite pas à montrer les événements les plus crus comme les plus drôles et les plus anodins. Il utilise une certaine violence graphique lorsqu’elle est nécessaire, et il s’envole dans des instants d’abstraction picturale qui soulignent la grande liberté de sa narration. Et surtout, avantage de ne pas avoir créé son film dans un grand studio, il n’édulcore pas l’histoire originelle afin qu’elle intègre un cahier des charges rédigé par une horde de conseillers financier et pédagogique aussi inutiles qu’un éléphant dans un frigo. En somme, le cinéaste prend les adultes et les enfants pour des gens curieux et intelligents. À eux maintenant de le prouver en allant voir son film !

     Ma vie de courgette fait office de grosse production malgré un aspect tout aussi artisanal. Adapté du roman de Gilles Paris, Autobiographie d’une courgette, le film de Claude Barras est une coproduction franco-suisse. Lui aussi s’adresse à la fois à un public familial de manière intelligente. D’une part à travers sa thématique : la mort d’une mère alcoolique, l’arrivée dans un orphelinat, la relation d’enfants perdus les uns avec les autres. Et pour une fois, l’histoire n’est pas larmoyante, sordide ou malsaine et l’animation permet justement de projeter les personnages et donc les spectateurs dans une dimension beaucoup plus onirique. Les marionnettes utilisées ne sont pas les pantins lisses des studios américains, qui semblent chercher à copier le rendu de l’image de synthèse. Au contraire, ce sont des figurines particulièrement expressives, cabossées ou difformes, à l’image de leur histoire personnelle qu’ils racontent avec gêne mais qui fait partie d’eux et qu’ils apprivoisent ensemble. Ces personnages ont l’air de posséder une âme et celle-ci est manifeste à la fois sur leur visage, dans leur vêtement et à travers leurs mouvements si singuliers. En un rien de temps, le cinéaste nous entraine dans leur réalité et il réinvente le réalisme.

     A leurs côtés, Louise en hiver est le film d’un vétéran de l’animation, Jean-François Laguionie. Il revient cette année avec une œuvre personnelle pour laquelle il a peint lui-même les décors et les personnages et dont il a écrit le scénario. Dans un univers qui tire parfois vers le fantastique et dont certains éléments semblent repris de ses précédents films courts et longs, une femme âgée se retrouve confrontée à la solitude d’un bord de mer désert en hiver et à ses souvenirs. Elle n’y rencontrera personne sauf elle-même et un chien errant. Dans un jeu de couleurs plus pâles qu’à son habitude, et à l’aide d’une animation 3D au rendu 2D un peu trop fluide pour être réaliste, le cinéaste nous entraine un univers évanescent et macabre. L’animation parle souvent, directement ou indirectement de la mort et on se sent ici comme à la frontière entre deux états, dans une temporalité lente, rare dans l’animation, même si on la retrouve dans La tortue rouge de Michael Dudok de Wit, autre film sur la solitude. Louise en hiver est un film contemplatif qui épouse le rythme de la vieillesse. Nous parlerions bien d’un film testament mais on préfèrerait qu’il en fasse encore quelques-uns.

     Récipiendaire du prix André-Martin du meilleur court métrage d’animation 2016, Peripheria de David Coquart-Dassaut est une œuvre magistrale et surprenante, aux frontières du cinéma expérimental mais doué d’une grande puissance narrative et plastique malgré un récit épuré. Les premières images nous emmènent à l’aide d’un long travelling dans un monumental dédale d’immeubles abandonnés, squelette – ou plutôt écorché - d’un autre temps, ruines encore debout d’une architecture brutaliste que plus personne n’ose regarder. Parmi ces décombres, une meute de chiens noirs, habitants fantômes qui ont déserté l’endroit. Alors que l’extérieur semble encore tenir debout, c’est l’intérieur qui est en décomposition : les portes sont ouvertes, tout est vide, délabré, presque démoli. A l’aide de longs plans fixes, cadrant parfaitement le gigantisme de ces lieux écrasants et bientôt écrasés, et d’une animation minimale où ne se meuvent que les animaux, particules cancéreuses ou âmes maudites de ces anciens logements voués à l’implosion, le cinéaste nous projette dans un univers quasi post-apocalyptique d’où l’homme pourrait avoir disparu. On notera également l’excellent travail sur le son qui souligne l’aspect spectral et brut de l’ensemble avec notamment quelques voix et rires lointains qui contrastent avec le côté écrasant de cette œuvre maîtrisée d’un bout à l’autre.

     Signalons deux autres films français en compétition : Noevus de Samuel Yal, artiste plasticien qui travaille la porcelaine en lui inventant un mouvement surprenant et Yalda de Roshanak Roshan, intéressant mélange de techniques avec de la prise de vues directes autour d’un sujet complexe et sans réponse définitive. Difficile également dans un papier sur le cinéma français de ne pas mentionner les séances spéciales de l’année puisque la France était à l’honneur. Beaucoup de films étaient déjà connus mais il était agréable de les voir sur grand écran et de découvrir quelques raretés et bizarreries comme Un garçon plein d’avenir de Peter Földes, le quasi abstrait Allegro ma troppo de Paul de Roubaix, Surprise boogie d’Albert Pieru qui, 60 ans avant Xavier Dolan dans Mommy, réalisait en gravure sur pellicule l’ouverture de l’écran par une petite fille passant du 1.1 au Cinémascope, ou enfin la rare Symphonie printanière du peintre Henri Valensi accompagnée électroniquement par Andrea Martignoni.

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