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Redécouverte du cinéma hongrois
par Guillaume Lafleur, 2016-08-30

Les collections de la Cinémathèque québécoise apportent souvent leur lot de surprises. Lorsqu’on nous a proposé de programmer un panorama du cinéma hongrois à l’occasion de l’événement Budapest-Montréal, nous avons constaté deux choses : 1) nous avions des dizaines de films hongrois (principalement des années 1960-70) dont plusieurs titres majeurs, en 16 mm ou 35 mm ; 2) la Cinémathèque québécoise semblait entretenir des liens au long cours avec les archives du cinéma hongrois ainsi qu’avec ses cinéastes. Les aventuriers de la cinéphilie montréalaise ont sans doute en mémoire le dernier exemple en date : la rétrospective Béla Tarr, où le réalisateur était d’ailleurs venu présenter son premier film exceptionnel alors introuvable, Le nid familial.        

J’aimerais rendre compte de quelques films étonnants et de quelques titres incontournables qui seront présentés à compter du jeudi 1er septembre, lors du cycle Redécouverte du cinéma hongrois.

Tavaszi zapor, le 2 septembre, 19 heures. Il m’apparaissait nécessaire d’inclure dans ce programme au moins un film de Pál Fejös, qui est non seulement un cinéaste hongrois marquant des débuts, mais l’un des cinéastes majeurs de la fin des années 1920, surtout connu pour le film Lonesome réalisé aux États-Unis, avec sur le plan thématique l’anticipation du cinéma d’Antonioni. Le cinéma muet en Hongrie est un cas tragique dans l’histoire de la conservation, puisque l’essentiel de la production est disparue. Or, la Hongrie a été dès les années 1910 l’une des cinématographies européennes importante avec ses propres studios, ses figures de proue comme Mihaly Kertesz (plus connu sous le nom de Michael Curtiz, futur réalisateur de Casablanca) ou encore Bela Lugosi qui, à l’orée des années 1920, est un acteur clé, très engagé politiquement.

Ceci dit, Tavaszi zapor témoigne plutôt de l’économie du cinéma européen au début des années 1930. Réalisé en deux langues (le titre français est Marie, princesse hongroise) il s’agit d’une co-production franco-hongroise avec des acteurs hongrois de soutien et la star française Annabella dans le rôle-titre. C’est un film des débuts du parlant et les dialogues  sont largement superflus (le film sera présenté en VO, avec un résumé en accompagnement). Le récit est d’une candeur mélodramatique typique, autour de l’émerveillement d’une héroïne pourtant malmenée dont le cinéaste embrasse le point de vue. Avec ce film, on réalise à quel point le cinéma hongrois est largement un cinéma de chef opérateur et le langage articulé par les mouvements de caméra est déjà assimilé et virtuose. Ce film est d’ailleurs présenté dans un magnifique DCP 4K produit par Manda (organisme voué à la numérisation du patrimoine cinématographique hongrois). En complément de programme, nous présenterons aussi deux titres produits par les frères Lumière en 1896 et tournés à Budapest : Pont suspendu et Parade en l’honneur de l’existence de la Hongrie. Ces films en 35 mm nous ont été donnés par les archives hongroises au début des années 1980.     

Les parents du dimanche (le 11 septembre). Peu de gens connaissent le cinéaste János Rózsa qui réalisa ce film remarquable au début des années 1980, avec l’adoubement de François Truffaut (remercié au générique). Cette œuvre est une véritable merveille d’attention aux actions de ses personnages et acteurs, en même temps qu’un brûlot dénonçant l’indifférence accordée à la jeunesse avant la fin de la guerre froide. Tourné exclusivement avec des adolescentes sous un mode faussement documentaire qui rappelle le meilleur Pialat, Rózsa suit les tribulations de quelques héroïnes délinquantes dans leur vie ordinaire quasi-carcérale d’un centre de réhabilitation. Tensions sociales et violences gratuites sont le lot de ce film remarquable qui a rendue pertinente l’expression No future à l’est.   

The Round-up (Les Sans-Espoir) de Miklós Jancsó. Aujourd’hui considéré comme une œuvre clé du cinéma hongrois des années 1960, il s’agit du premier film important réalisé par Jancsó qui va largement résonner dans les années subséquentes à l’échelle du cinéma mondial. Au-delà du contexte historique dépeint (la révolution hongroise de 1848), c’est le travail de la caméra en cinémascope, proposant une scénographie des grands espaces qui marque les esprits et dont on pourra observer l’influence dans les westerns de Leone. Le film est présenté avec sous-titres anglais le 1er septembre et sous-titres français le 6 septembre, dans une remarquable version restaurée 4K.

Depuis les années 2000, le cinéaste hongrois qui est largement reconnu et influent est bien entendu Béla Tarr. Damnation (les 10 et 16 septembre) est certainement l’œuvre où l’ensemble de son univers pour lequel il a été mondialement reconnu se met en place : longues traversées de lieux déserts, personnages oscillant entre mutisme misanthrope et défaitisme bouffon, puissance d’évocation dans la réalisation des plans et sens consommé de la composition graphique. Présenté dans une copie 35 mm en provenance des archives de Budapest.     

Photographie de Pal Zolnay (les 5 et 17 septembre) et La dame de Constantinople (le 4 septembre) de Judit Elek. Un pan du cinéma hongrois doit beaucoup à l’école documentaire du cinéma direct et aux techniques légères de tournage. Les deux films de Zolnay et Elek sont exemplaires à cet égard, dans la mesure où ils entremêlent jusqu’au trouble le réel et la fiction. Le premier film est en principe le récit de photographes et cinéastes partis explorer la campagne hongroise avec des velléités ethnographiques, mais cet alibi documentaire s’estompe et le film opère un tournant vers l’histoire d’un infanticide dont la réalité documentaire ne sera jamais confirmée. Le deuxième film constitue quant à lui le portrait précis et attentif d’une dame d’un certain âge et bien née, confrontée aux affres du marché locatif à Budapest. La mise en scène, d’une efficacité redoutable, constitue aussi un témoignage rare de la vie quotidienne au tournant des années 70 en Hongrie.

C’est donc en toute logique que nous avons choisi de compléter ce cycle par l’exposition d’une sélection d’œuvres du photographe d’origine hongroise Gabor Szilasi, où sont mis en dialogue des portraits de cinéastes posant avec leur appareil (souvent une caméra) et quelques photos détaillant des lieux habités autant que le paysage urbain. 

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