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FNC 2016 - Blogue 1
par Ariel Esteban Cayer, 2016-10-07

Début de festivités particulièrement brutal avec Safari, dernier film dans l’œuvre particulièrement misanthrope d’Ulrich Seidl. Après In the Basement et la trilogie Paradise, il jette ici son dévolu sur de riches touristes européens, chassant de majestueuses bêtes dans la savane namibienne. On retrouve son regard typiquement méprisant qui s’arrête, heureusement, sur des sujets qui le méritent amplement. Ses entrevues, cadrées sous forme de tableaux aliénants, n’ont aucun désir d’humaniser : au contraire, elles exposent le non-sens de la pensée tordue de ces néocolonialistes répugnants. La force de Safari réside également dans des séquences troublantes, où Seidl troque la caméra fixe pour une approche plus traditionnelle. Couvrant le processus de la chasse de la plaine au carnage de l’abattoir, le film va ainsi jusqu’au bout de ses tactiques-chocs, devenant en quelque sorte un successeur au Sang des bêtes (1949) de Georges Franju. C’est peut-être là que le film suscite son plus beau malaise, tant ces séquences confrontent le spectateur à son propre relativisme moral. Peut-être est-ce le même, finalement, que celui des chasseurs, qui établissent d’arbitraires limites aux lions ou aux panthères (trop nobles pour être tués, contrairement aux zèbres ou aux girafes), ou qui proposent des justificatifs cyniques à leurs actions. Tout le monde sait bien que l’Homme a déjà ruiné la Nature, avance-t-on. Donc à quoi bon… ne pas tuer davantage?

Un petit répit a par la suite été accordé par la projection quasi-impromptue de Westworld (1973), programmé à l’occasion de la sortie de la nouvelle série d’HBO. Le film n’est pas à la grille horaire, ni au catalogue (prenez en note), mais il en reste que le film de Michael Crichton est un must, ne serait-ce que pour y voir les germes du blockbuster que Spielberg et Lucas inventeraient avec Jaws et Star Wars. Crichton y développe le concept qui le mènera à Jurassic Park, et on retrouve même quelque chose du Terminator d’Arnold Schwarzenegger dans la performance de Yul Brynner. Ceci étant dit, Crichton n’est pas un metteur en scène du calibre de Spielberg ou Cameron, ce qui ne permet pas à son excellente prémisse d’atteindre son plein potentiel. Le film est à son meilleur lorsqu’il s’attarde aux coulisses de sa villégiature futuriste, et qu’il bascule pleinement dans l’horreur en fin de parcours.

180 degrés complet, et place au cinéma expérimental avec Sixty-Six de Lewis Klahr, une compilation, en 12 chapitres et autant d’œuvres, du travail de l’animateur-collagiste. À son meilleur (le segment « August 19, 1966 (Jupiter Sends a Message) »), la rétrospective évoque le potentiel cosmique, voire transcendantal, du médium de bande-dessinée ; la caméra s’approche si près du maillage de points de couleurs que l’impression devient une sorte de constellation, dans laquelle se perd allègrement le regard du spectateur. Ailleurs, le travail est plus rudimentaire et consiste à composer des trame narratives abstraites, visiblement inspirées du film de détective ou de science-fiction, à partir de personnages découpées de bande-dessinées et magazine des années 1960, superposés à des décors modernes, ou juxtaposés à d’autres éléments graphiques et colorés, dans la pure tradition pop art de Lichtenstein (ou du Godard de 1968).

Avec Alipato : The Very Brief Life of an Ember, on ne peut que constater la rage et la fureur avec laquelle Khavn de la Cruz transgresse, encore une fois, tous les tabous imaginables. Il raconte ici l’histoire d’un gang d’enfants, estropiés, tatoués, cigarettes au bec, qui sème la terreur dans son bidonville fictif de « Mondomanilla ». Exacerbation décomplexée et trash de tous les clichés du misérabilisme qui définit malheureusement le cinéma de cette région du monde, il s’agit de l’œuvre la plus maîtrisé du provocateur philippin. Il arrive ici à un délicat équilibre entre le gonzo épuisant de son Mondomanilla (2012) et la tendance plus formelle, mais superficielle, de sa collaboration avec Christopher Doyle dans Ruined Heart (2014). Avec une énergie et un esprit de transgression absolument ahurissant (qui le placent dans la lignée directe de Jodorowsky ou du théâtre de rue in situ des débuts de Sion Sono), Khavn signe ici un film de gangster pré-apocalyptique, où la pauvreté extrême devient l’esthétique principale d’un futur sans issue. Le tout se déroule entre l’an 2025 et 2053, mais la mort n’est jamais bien loin, tout comme la corruption systémique et le spectre de l’impérialisme américain. Cela mène à d’excellents gags visuels (comme ces policiers qui chantent au karaoké, puis s’abattent mutuellement, dans un abattoir à cochons), de même qu’à des moments désespérément choquants où Khavn gagnerait, encore et toujours, d’apprendre le dicton voulant que trop, c’est comme pas assez...

Antidote à la fureur, By the Time It Gets Dark, le magnifique second film de la thaïlandaise Anocha Suwichakornpong (Mundane History) fut projeté en soirée. Coup de cœur de ce début de FNC, il s’agit d’un film choral des plus subtils, cherchant à dresser un portrait d’une Thaïlande contemporaine à travers les vies subtilement interconnectées de divers protagonistes. Entre l’assoupissement et l’éveil (on pense évidemment à Cemetery of Splendour), et fort de raccords purement poétiques entre ces vies qui se croisent, se reflètent et se ressemblent, la beauté du film réside pleinement dans ses équivalences poétiques. Entre le champignon et le pixel mort, par exemple ; entre la discothèque et le temple bouddhiste ;  entre les mouvements activistes du passé, et son appropriation artistique au présent ; entre l’industrie locale du tabac et l’industrie touristique, et ainsi de suite. Ces multiples liens et parallélismes  (visuels et narratifs) finissent par créer un réseau complexe, une impression de transition immuable – comme quoi la vie continue malgré le spectre imposant de l’Histoire.

Enfin, le public montréalais découvrait en avant-première la sensation cannoise American Honey. Assurément le film le plus hors-norme et ambitieux de la cinéaste britannique Andrea Arnold, il s’agit d’un tour d’horizon exalté des États-Unis, suivant le road-trip de jeunes marginaux désœuvrées, trouvant ensemble une liberté vitale et un esprit de communauté. Si certains reprochent à Arnold d’aborder la réalité américaine avec un onirisme idéalisé, ou une attitude de touriste, il se dégage néanmoins de l’ensemble un portrait empathique d’une génération désabusée, étouffée entre une crise économique et un futur incertain. Non sans rappeler Spring Breakers d’Harmony Korine (sans le cynisme), American Honey fonctionne en musique pop et en images indélébiles. Un tantinet boursouflé, il s’agit néanmoins d’une des œuvres les plus imposantes de l’année. Après tout, le couplet « We found love in a hopeless place » de Rihanna résonne encore, sublimé pour l’occasion en un appel à l’amour. Qui l’eut cru!

 

Safari - présenté Mardi le 11 (Quartier Latin 10) et Samedi le 15 (Cinéma Impérial)
Westworld - repris Samedi le 15 (Cinéma du Parc 2)
Sixty-Six - repris Dimanche le 9 (Pavillon Judith-Jasmin Annexe)
Alipato - repris Mardi le 11 (Pavillon Judith-Jasmin Annexe)
By the Time It Gets Dark – repris Mercredi le 12 (Pavillon Judith-Jasmin Annexe)
American Honey – sortie en salle le 14 octobre (Cinéma du Parc).  

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