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FNC 2016 - Blogue 2
par Charlotte Selb, 2016-10-08

À la sortie d’American Honey jeudi soir, le public semblait effectivement revigoré par les audaces de mise en scène d’Andrea Arnold et son tableau « exalté » et « idéalisé » des États-Unis, pour reprendre les termes de mon collègue Ariel. Le portrait me paraît cependant beaucoup plus noir que ne le laissait entendre cette première entrée de blog hier, la cinéaste accumulant même à outrance les signes d’une Amérique déshéritée et tristement matérialiste. Si Arnold force un peu trop le discours, son œuvre reste néanmoins percutante, ou peut-être l’est-elle du fait que la réalisatrice ne recule devant aucun effet de style, aucun stéréotype, aucune allégorie, avec une foi et une énergie qui devient contagieuse.

Dans Park, premier long métrage de la cinéaste grecque Sofia Exarchou présenté en compétition internationale, un groupe de jeunes Athéniens noient leur ennui dans des fêtes aussi chaotiques et brutales que celles d’American Honey. Entre les jeunes white trash américains qui rêvent de richesse et la génération grecque sacrifiée sur l’autel de l’austérité économique, il n’y a qu’un pas. Là aussi la fête est trop extrême pour ne pas trahir un désespoir profond. Comme dans le film d’Arnold, les jeux tournent inexplicablement au combat, comme si la communauté ne pouvait se construire que dans la violence. Quant aux idylles, elles meurent avant d’avoir été vécues, condamnées dans l’un et l’autre film par une réalité socioéconomique impitoyable (après tout, le couplet de Rihanna mentionné par Ariel sert de contrepoint cruel à une situation sinistre, dans une séquence encore plus angoissante que la scène de prostitution qui s’ensuit; les amours des jeunes Athéniens n’ont guère plus d’avenir dans le « lieu sans espoir » que dépeint Exarchou). Là où les marginaux d’American Honey se créent un semblant de liberté dans le voyage, la jeunesse grecque de Park est condamnée à errer comme des fantômes dans les mêmes paysages de ruines. Tourné douze ans après les jeux d’Athènes dans le véritable village olympique déserté, dans un style quasi-documentaire et avec des acteurs en majorité non professionnels, Park, qui vient de remporter le prix du meilleur premier film au Festival de San Sebastian, dépeint crûment la décadence actuelle de la Grèce et les efforts futiles des protagonistes pour fuir leur réalité, loin du fard de la musique pop et des images attrayantes d’Andrea Arnold.

Pour compenser l’écœurement provoqué chez Ariel par les chasses aux girafes de Safari (quoi qu’Ulrich Seidl, tout en peignant le grotesque des safaris, cerne également ce qui fait l’attrait et l’excitation de cette activité d’ores et déjà condamnée par la grande majorité du public; et c’est probablement dans cette tension que réside l’étrange fascination du film), pourquoi ne pas se consoler avec les charmants buffles de Bella e perduta (Lost and Beautiful)? L’auteur de La bocca del lupo nous offre avec ce troisième long métrage présenté l’an dernier à Locarno l’une des plus belles découvertes de ce début de festival. Dans la veine des Mille et une nuits de Miguel Gomez, Pietro Marcello mêle la fable ancestrale au tableau contemporain, le récit poétique au discours politique, pour composer une œuvre mélancolique et magistrale unique en son genre, signe de la renaissance du cinéma italien. On y retrouve la figure folklorique de Pulcinella (version italienne de Polichinelle), qui émerge du Vésuve pour exaucer les dernières volontés d’un vieux berger gardien d’un palais pillé par les voleurs et transformé en décharge par la Camorra : il doit secourir un jeune buffle et l’emmener dans le nord de l’Italie pour le confier à un autre berger. S’ensuit une balade onirique où mythe et réalité se côtoient dans un agencement fluide de visions fantastiques et d’images documentaires. Car dans ce conte où les hommes ont abandonné les bêtes et les dieux ont oublié les hommes, Pietro Marcello nous parle d’un pays bien réel : l’Italie rurale « belle et perdue », vidée par l’exode et saccagée par la négligence environnementale.

Malgré quelques beaux moments de magie inexpliquée, la démarche hybride des cinéastes Tizza Covi et Rainer Frimmel est plus traditionnelle dans Mister Universo, un autre portrait d’une Italie en voie de disparition, celle des cirques ambulants cette fois. Plus proche du réalisme social et de l’approche documentaire de Park que du « docu-conte » inspiré de Bella e Perduta, Mister Universo nous fait suivre Tairo, sympathique dresseur de lion à la recherche de l’homme fort qui lui a offert une barre de fer pliée, talisman indispensable à la réussite de son numéro. Après de longues années d’immersion dans l’univers des chapiteaux de province, où se situait déjà l’action de leurs précédents films, le couple de réalisateurs est parti de personnes réelles pour créer leur fiction (les acteurs sont non professionnels et portent tous le même nom que leur personnage). Bien que plus classique, cette odyssée à travers l’univers des cirques d’antan constitue une évocation charmante et nostalgique de la belle époque du néoréalisme italien.

Étrange objet que The Last Family du polonais Jan P. Matuszynski qui, lui, retire volontairement tout contexte sociopolitique à un récit qui s’étend pourtant sur trois décennies de l’histoire polonaise, mais tout en suivant avec une fidélité quasi-maniaque la chronologie des faits réels. Bien que l’action se déroule à une époque de bouleversements politiques importants (de 1977 à 2005), ce portrait de figures iconiques de la culture polonaise, le peintre Zdzislaw Beksinski et son fils DJ de radio, choisit de se confiner à l’intérieur des appartements des deux protagonistes, substituant au biopic classique un portrait intime et anxiogène d’une famille dysfonctionnelle. Largement basé sur les archives vidéo de Beksinski, qui filmait compulsivement son quotidien tel un avant-gardiste de télé-réalité, The Last Family vient compléter ce début de FNC marqué par le rapport entre réel et imaginaire.

 

Bella e perduta : 2e projection le samedi 15 octobre à 17h30 au Cinéma du Parc

Mister Universo : 2e projection le dimanche 9 octobre à 21h au Cineplex Quartier latin

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