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FNC 2016 - Blogue 6
par Charlotte Selb, 2016-10-13

Samedi dernier, le public du FNC découvrait en avant-première le petit phénomène Merci Patron!, documentaire pamphlétaire anticapitaliste qui a remporté un grand succès dans les salles françaises – et qui a suscité des applaudissements enthousiastes et spontanés au Quartier Latin malgré l’absence du cinéaste. Récit haletant et joyeusement irrévérencieux du combat à la David contre Goliath d’une petite bande d’anciens employés licenciés du groupe LVMH, mené par le réalisateur François Ruffin lui-même, pour duper le premier groupe de luxe au monde, Merci Patron! est arrivé comme une bouffée d’air frais dans le festival. À la manière du cinéma guérilla d’un Michael Moore, mais avec un humour faussement candide plus fin et un humanisme dépourvu de la condescendance et du misérabilisme de son homologue américain, ce brûlot anti-néolibéralisme assume allègrement toutes les machineries inhérentes à sa démarche frondeuse. Bien entendu résolument partisan, le film est  trop transparent pour manipuler véritablement le spectateur : ici ce sont les très riches qu’on manipule, sans scrupules et avec une jubilation communicative. Merci Patron! est d’ailleurs bricolé avec les moyens du bord, en grande partie socio-financé par la communauté de travailleurs représentée. Lancé comme un pied-de-nez au visage des puissants qui écrasent les faibles, voici enfin un documentaire fait avec et non sur les laissés-pour-compte du capitalisme, et qui dénonce le cynisme criminel des grandes corporations dans un grand éclat de rire.

Autre beau moment du cinéma de résistance : Aquarius, deuxième long métrage du brésilien Kleber Mendonça Filho découvert dans la compétition cannoise 2016. Sônia Braga, actrice phare du cinéma brésilien, y interprète Clara, une critique de musique à la retraite qui résiste avec une détermination aussi admirable qu’inébranlable au promoteur immobilier qui veut la déloger par tous les moyens de son appartement. Éduquée et bourgeoise, Clara n’en est pas moins l’épine dans le pied d’un système capitaliste et corrompu, prêt à toutes les violences pour parvenir à ses fins. Par ses plans amples et soignés, Aquarius redonne leur signification aux lieux, à la mémoire qu’ils portent, à la relation que les humains entretiennent avec eux : un rapport émotionnel profond, dont la valeur ne saurait être évaluée par la spéculation immobilière. Mais c’est surtout comme portrait unique d’une sexagénaire indocile, sexuelle, têtue et orgueilleuse, qui part au combat tête haute et tête la première, que le film de Mendonça s’impose comme une œuvre inoubliable.

Les figures de femmes étaient également à l’honneur avec la rétrospective Jennifer Reeder, dont le FNC proposait de découvrir le travail à travers un programme de cinq courts métrages échelonnés de 1995 à 2014, une leçon de cinéma, et la présentation en compétition de son dernier court, Crystal Lake (portrait fictif de jeunes skateuses portant hijab). De son film d’études précurseur White Trash Girl, exploration ultra low-fi et hilarante de la culture blanche pauvre américaine, à ses nombreuses incursions dans l’univers des adolescentes de différentes races, les courts métrages présentés donnaient un aperçu prometteur sur une œuvre singulière et résolument féministe : un travail à la fois de réappropriation féminine de la culture populaire et de relecture des relations entre femmes, l’amitié féminine servant ici de remède au patriarcat. « I survive on my female relationships » (« Je survis à travers mes relations avec les femmes »), déclarait Reeder à un public largement féminin lors de classe de maître, où elle a abordé, entre autres enjeux artistiques et politiques, la promotion de la solidarité féminine surtout chez les adolescentes, le désir de perturber les représentations traditionnelles de genre, la nécessité de l’insoumission, et le déplacement de la musique pop dans un contexte artistique et poétique.

Pour continuer dans la thématique adolescente, il ne fallait pas manquer Le parc de Damien Manivel (à ne pas confondre avec Park, tous deux étant présentés en compétition internationale cette année!), proposition étonnante et imprévisible, réalisée là aussi avec trois fois rien. Deux jeunes adolescents, un garçon et une fille, se rencontrent dans un parc pour leur premier rendez-vous amoureux. Timides et maladroits, ils osent à peine se parler et se regarder, mais au fur et à mesure des déambulations dans le parc, la parole se délie, les corps se rapprochent, l’amour naît. Jusqu’à ce que le garçon s’en aille et, qu’à coups de SMS cruels, il brise le cœur de la demoiselle restée seule dans l’herbe. À mi-parcours, le film bascule alors dans une autre dimension : la nuit tombe sur cette romance née et morte en quelques heures, le fantastique embarque sans jamais tout à fait perdre l’humour de la première partie, donnant une profondeur inattendue aux émotions de l’adolescente. On plonge alors dans un film presque sans décor, où la noirceur a fait disparaître l’environnement familier, et où la figure de la jeune fille (et celle du gardien du parc dont on taira le rôle pour ne pas trahir toutes les surprises du film) prend soudain une portée mythique, sorte de fantôme errant de femme bafouée réinventant sa propre survie.

L’amour était décidément la thématique du jour lundi dernier – ou plutôt le sexe, le FNC annonçant ce jour-là plusieurs films « qui transpirent la passion ». L’un d’entre eux, Wet Woman in the Wind, qui aux côtés d’Antiporno de Sion Sono (également présenté au festival) annonce la renaissance du « Roman Porno », fut sans aucun doute le moment le plus délicieusement libérateur de la journée. Le Roman Porno (pour « romance pornographique »), un type de films érotiques produits par le studio Nikkatsu dans les années 1970 et 1980, avec un budget et une qualité supérieurs que les pinku eiga qui ont précédé, est ici mis au goût du jour par Akihiko Shiota – et même au goût (tout arrive!) de la prestigieuse compétition internationale de Locarno où il a fait sa première en août dernier. Le réalisateur japonais transcende avec brio les limitations imposées, à savoir, une durée de moins de 80 minutes et un tournage d’une semaine, et livre une romance formidablement drôle, où les passions sexuelles deviennent le moteur des situations les plus comiques et bizarres, et où le désir féminin mène les moindres détours de l’intrigue. Écrit, mis en scène et interprété avec intelligence et spontanéité, Wet Woman in the Wind est traversée par une énergie aussi incontrôlable que les appétits sexuels de sa très déterminée protagoniste principale. Pas nécessaire d’en dire plus, courrez-y jeudi soir!

 

 

Merci Patron! : sortie le 14 octobre au cinéma Beaubien et au Cineplex Odeon Quartier Latin

Aquarius : 2e projection le samedi 15 octobre à 18h au Cineplex Odeon Quartier Latin

Crystal Lake de Jennifer Reeder : 2e projection le vendredi 14 octobre à 21h à la Cinémathèque québécoise (Programme de courts métrages compétition internationale 3)

Wet Woman in the Wind : 2e projection le jeudi 13 octobre à 21h30 au Cinéma du Parc

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